Ils sont nombreux à troquer les spatules contre les baskets lorsque les fleurs remplacent le manteau blanc. Biathlètes, fondeurs, skieurs alpins et skieurs alpinistes n’hésitent pas à s’élancer sur les sentiers au retour des beaux jours, tandis que les coureurs à pied chaussent souvent les planches l’hiver venu. Mais pourquoi tant d’amour entre ces deux sports ?  

L’image sortie des archives, avec ses couleurs anciennes et les tenues d’époque, peut surprendre : l’équipe de France de ski alpin des années 1960, Jean-Claude Killy en tête, court dans un pierrier, pratiquant le trail running sans le savoir. « Depuis l’époque de Killy, les choses ont beaucoup changé », constate Jean-Louis Bal, entraîneur de nombreux champions de ski alpinisme et de trail. « J’ai travaillé dans les années 1980 avec l’équipe de France de ski alpin et, à l’époque, les athlètes faisaient des footings quand la météo ne permettait pas de skier. Ils n’aimaient pas ça et, bien souvent, ils partaient en trottinant… mais, dès que le coach ne les voyait plus, ils s’arrêtaient, attendaient une demi-heure et revenaient en courant, l’air de rien. »Si les méthodes ont évolué, la course à pied est restée l’une des disciplines les plus pratiquées par les skieurs en complément de leur activité principale. Pourquoi ? 

L’amour du sport en plein air 

Evoluer en plein air, voire en montagne, constitue le premier point commun entre ski et course à pied. Ce qui motive et guide un skieur et un coureur, c’est certes l’amour de son sport, mais aussi le plaisir de sortir en plein air. « Le ski de fond et le trail se pratiquent en pleine nature. Or j’aime m’entraîner en montagne, donc j’apprécie de courir sur les chemins », confie Maurice Manificat, fondeur de l’équipe de France installé dans le massif du Vercors. « Pendant ma carrière, je réalisais un gros volume en course à pied en été », indique Marie-Laure Brunet, ancienne biathlète médaillée olympique. « Je m’amusais énormément sur les sentiers, j’éprouvais un immense plaisir à courir en montagne… bien plus qu’à faire des séances en ski-roues ! »Inversement, les coureurs qui chaussent les skis en hiver aiment, eux aussi, évoluer au cœur des immensités enneigées devenues inaccessibles à pied. Le changement d’activité au cours de l’année se révèle logiquement lié au terrain dont dispose le sportif : quand l’environnement ne permet plus de skier ou de courir, il s’adapte en choisissant une discipline de saison qui, dans la mesure du possible, lui permet de maintenir ou développer les qualités nécessaires à son activité principale. En France, dès le printemps, le biathlète troquera donc ses skis contre des ski-roues, un vélo ou une paire de baskets, tandis qu’en Norvège, il pourra s’entraîner à ski beaucoup plus longtemps. 

Par ailleurs, la pratique d’un sport différent contribue à l’équilibre psychologique du sportif en introduisant de la diversité dans l’entraînement, comme le confirme Jean-Louis Bal : « Après une compétition, en hiver, je conseille à mes skieurs alpinistes une sortie de récupération à pied afin de briser la monotonie. La pratique du home trainer, y compris en pleine saison hivernale, s’inscrit elle aussi dans cette logique, même si son objectif principal reste de travailler l’endurance de force. Garder de la fraîcheur mentale en changeant de sport est important. »Maurice Manificat affirme ainsi que courir lui « change les idées »et lui permet de « combiner plaisir et travail », lui qui est attiré par le running depuis son plus jeune âge. Or chacun sait que l’on reste motivé, que l’on progresse et que l’on s’investit d’autant plus aisément lorsqu’on éprouve du plaisir à ce que l’on fait et lorsqu’aucune routine lassante ne s’installe. 

Développer la puissance, la force et la VO2max 

Au-delà de la dimension psychologique, la course à pied présente un indéniable intérêt physiologique. Ne pouvant pas s’entraîner sur la neige toute l’année, le skieur doit pratiquer une autre activité pour maintenir sa condition physique. La course à pied permet notamment d’entretenir et développer la PMA (puissance maximale aérobie) et la VO2max. « Même pour les skieurs alpins la course à pied s’avère pertinente », ajoute Jean-Louis Bal. « Elle permet de travailler la filière aérobie qui est utile pour cette discipline où chaque descente est certes brève, mais où, à l’entraînement, les manches s’enchaînent. »Pour le fondeur et le skieur alpiniste, l’intérêt du running est plus évident puisque leur activité requiert des qualités d’endurance, de puissance et de force. Les sessions à pied permettent également d’améliorer la proprioception lorsqu’elles sont réalisées en terrain technique. « A l’époque où j’étais en équipe de France, l’accent était mis sur le ski-roues en été, mais je choisissais plutôt de courir en montagne, à la fois pour l’aspect cardiaque et l’aspect musculaire », confie Marie-Laure Brunet. « Le trail permet de travailler des qualités utiles en ski de fond, notamment la capacité à monter, à relancer… En Norvège, les athlètes courent énormément avec des bâtons pour continuer à solliciter le haut du corps. »En France, cette pratique est désormais entrée dans les habitudes des fondeurs, soucieux de reproduire en été la gestuelle technique hivernale. Ce transfert de qualités d’une discipline à l’autre s’observe également chez les skieurs alpinistes. Habitués à grimper des pentes raides en poussant sur les bâtons en hiver, ils caracolent en tête des kilomètres verticaux en été, s’aidant généralement avec une efficacité redoutable de cet accessoire qui a colonisé récemment les pelotons de trailers. 

« C’est notamment grâce à l’utilisation des bâtons en ski alpinisme que la puissance et la VO2max sont mieux développées qu’à pied », précise Jean-Louis Bal. Pourquoi ? « Parce que davantage de masse musculaire est mobilisée du fait de la sollicitation du haut du corps. Par ailleurs, la poussée en ski alpinisme est longue, ce qui permet un gain de force accru. En course à pied, la poussée au sol est brève et la restitution d’énergie lors du contact au sol requiert moins de force que le pas du ski alpinisme qui est glissé ou qui est réalisé sur un terrain avec très peu de rendement lors des portages. »Ce dernier, ainsi que le ski de fond, permettent donc de développer davantage la VO2max que le running. En ce qui concerne la force, la course à pied est là encore en retrait par rapport à ses cousines hivernales : « Pour monter une pente enneigée, qui plus est avec du matériel – skis, chaussures, bâtons… – il faut vaincre la gravité. Cela nécessite davantage de force qu’à pied où l’on récupère de l’énergie à chaque foulée. En vélo non plus, il y a beaucoup moins de restitution d’énergie, seule la force développée par l’individu lui permet de vaincre la gravité. Un athlète qui veut développer sa force a donc intérêt à pratiquer le ski alpinisme ou le cyclisme plutôt que la course à pied », indique Jean-Louis Bal. Ceci dit, pour que le gain de VO2max et de puissance soit sensible chez un athlète de bon niveau, l’entraîneur affirme que le volume en ski alpinisme doit être particulièrement conséquent – de l’ordre de 60 à 80 000 m de dénivelé positif par hiver ! Rassurons ceux qui ne vivent pas à proximité immédiate de la montagne ou qui ne savent pas skier : le travail peut aussi être effectué sur home trainer. Ouf !   

© Lionel Montico

La prudence reste de mise

Si la course à pied occupe donc une place de choix dans le planning des skieurs, y compris en hiver où les sessions de récupération, voire les réveils musculaires précompétitifs, sont réalisés avec les baskets, la prudence reste de mise pour ceux qui ne considèrent le running que comme une activité complémentaire. « En été, un tiers de notre temps de préparation se fait en course à pied », indique Maurice Manificat. « On fait 90 % des séances en nature car elles correspondent à ce que l’on retrouve en ski de fond : des pistes toujours différentes, des distances variées, du relief. Nous avons aussi une base athlé, c’est-à-dire que nous évoluons sur stade pour travailler les fibres musculaires rapides ou encore la réactivité au sol. Mais nous restons prudents car il y a des impacts et des contraintes physiologiques importantes qui peuvent engendrer des blessures. »Quant aux skieurs alpins, leur gabarit plus lourd et l’état de leurs genoux (souvent abîmés…) les poussent à rouler en été plutôt qu’à trotter sur les chemins, synonymes de descentes, donc d’articulations malmenées et de fibres musculaires « cassées ». Par ailleurs, les skieurs alpinistes possèdent des chaînes musculaires postérieures très musclées et plutôt courtes, caractéristique liée à la quantité de dénivelé positif (autour de 200 000 m D+ pour les compétiteurs internationaux) qu’ils avalent avec des pas de 90 cm de long au cours des six mois hivernaux. « En conséquence, lorsqu’ils évoluent en été et à pied sur des terrains roulants où il faut allonger la foulée, ce sont les ischiojambiers qui lâchent », constate Jean-Louis Bal. « Inversement, un coureur spécialiste du 10 km n’est pas à l’aise ni performant lorsqu’il s’agit de monter des pentes raides car il sort de son amplitude musculaire habituelle. »

Les skieurs, qu’ils soient alpinistes, fondeurs ou alpins, adaptent donc leur pratique du running afin de limiter les risques de blessures, mais s’adonnent volontiers à cette discipline complémentaire qui leur permet de maintenir leur condition physique et  développer des qualités pertinentes pour leur sport de prédilection. Quant aux coureurs à pied qui pratiquent le ski en hiver, ils sont légion eux aussi et doivent également adapter leur approche, notamment d’un point de vue technique, pour éviter de se blesser. Si les skieurs ont depuis longtemps intégré la course à pied dans leur préparation, les trailers se tournent de plus en plus vers le ski, appliquant notamment les principes de l’entraînement croisé et imitant les champions qui mixent avec succès ski et course à pied en montagne, à l’image de Kilian Jornet, Xavier Thévenard, François d’Haene, Axelle Mollaret, Emelie Forsberg, William Bon-Mardion… Bref, on n’a pas fini de voir des skieurs courir et des coureurs skier ! 


Notre expert : Jean-Louis Bal 

Animateur du site web Ski&Run, Jean-Louis Bal entraîne des athlètes en course de montagne, trail et ski alpinisme depuis une quinzaine d’années. Il coache notamment William Bon-Mardion, Xavier Gachet, Axelle Mollaret, Emelie Forsberg, Caroline Chaverot, Aurélien Dunand Pallaz, Christel Dewalle ou encore Rémi Bonnet. A ce titre, il est particulièrement attentif aux transferts de qualités entre la course à pied et le ski alpinisme. 


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