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Sao Miguel (Açores), une île à explorer (en courant… mais pas que !)

Île de Madère, octobre 2017

Alors que je macère encore dans ma tenue gorgée de transpiration après 27 km de course sous une chaleur éprouvante, mon amie Marie franchit à son tour la ligne d’arrivée après une épopée de 45 km. Bientôt la rejoignent deux gars visiblement fatigués. « Thank you, Luis, it was a pleasure to run with you ! » lance Marie à l’un des deux compères qu’elle a néanmoins battu à plates coutures. Le petit homme sourit à travers la sueur et commence à parler de son île à lui : Sao Miguel, dans l’archipel des Açores. Il organise là-bas un trail qui se déroulera début décembre et sur lequel il rêverait de voir débarquer des Français. L’air de rien, la France fait un peu figure de paradis pour les fans de trail running et les organisateurs en quête d’internationalisation. Alors Luis, qui apprend que je suis journaliste, me propose de lui adresser un courriel présentant mon travail et les reportages éventuels que je pourrais réaliser chez lui. Les Açores… sur le coup, j’avoue que j’ai bien du mal à placer l’archipel de manière très précise sur une carte et la seule idée qui me vient à l’esprit concerne plutôt l’anticyclone éponyme ! Mais la manière dont Luis évoque « the greenest island in the world » me donne franchement envie…

Île de Sao Miguel, décembre 2017

Finalement tout se décide au dernier moment. Après quelques échanges de mail, de longs jours de silence et, enfin, un message laconique me demandant mon aéroport de départ et d’arrivée ainsi que les dates qui me conviendraient, je reçois la confirmation du voyage seulement 2 semaines avant la course organisée par Luis. Lorsque je débarque à Sao Miguel, il fait nuit. Mais il fait incroyablement doux. Et le vent souffle. Le sol est mouillé, comme s’il avait plu peu de temps auparavant. Douceur, pluie et vent : tels sont les trois ingrédients qui rythmeront mon séjour, mais je l’ignore encore et je rêve de lacs volcaniques scintillant au soleil, d’océan miroitant dans le couchant, de sentiers illuminés à l’aube…

Dès le lendemain, le ton est donné : il pleut ! J’ai l’impression d’être sur un navire perdu au milieu de l’Atlantique et d’essuyer des grains successifs, entrecoupés d’éclaircies qui laissent deviner des paysages superbes de cratères, de prairies verdoyantes où paissent des vaches, de villages multicolores perchés au bord des falaises. Dans la salle de retrait des dossards, l’organisation se démène pour que tout soit fin prêt lorsqu’arriveront les premiers concurrents de l’EPIC TRAIL RUN AZORES. Et Luis ? Il est sur le terrain, en plein balisage, et apparemment il en voit de toutes les couleurs – enfin, il voit surtout du gris dans le ciel et du marron dans les ruisseaux devenus torrents boueux. Les conditions s’annoncent difficiles pour la course du lendemain.

Une course dont l’épreuve longue démarre à minuit, au bord du célèbre lac de Sete Cidades. La colonne de lucioles s’étire au bord des eaux calmes, au fond du cratère. Ils sont une centaine à s’élancer pour 100 km sur un terrain gras à souhait mais, surtout, au cœur d’une nature préservée du tourisme de masse et de l’exploitation humaine à tout crin. Car les Açores sont loin d’être une destination à la mode attirant des hordes de touristes en mal de resorts avec restos-piscines-spas-et-bière-à-volonté. Ici, l’authenticité reste de mise et le paysage n’est pas défiguré par de gigantesques complexes hôteliers. Il règne un calme et une quiétude que l’on savoure à leur juste valeur. On croise des petits paysans à cheval, des jeunes bergers qui mènent leurs chèvres dans les champs de thé, des pêcheurs de retour de leur sortie matinale, quelques touristes attirés par les fumerolles à l’odeur écœurante de soufre. J’adore cette atmosphère intimiste, loin de l’agitation des îles galvaudées et des plages aux senteurs de monoï. J’envie les coureurs qui sillonneront les chemins l’espace de quelques heures hors du temps, hors du monde…

La nature est ici la plus forte. Une grande portion du parcours s’avère inaccessible, les deux routes menant au somptueux Lago do Fogo étant coupées par des coulées de boue. Hélas, il faudra me contenter d’imaginer ces lieux emblématiques de l’île. Mais le plaisir reste intact lorsque je suis les coureurs sur le sentier qui descend au bord d’un lac niché au fond d’une caldeira à la végétation luxuriante et l’étonnement est vif lorsque je découvre le site d’arrivée, à Furnas : les dernières foulées résonnent sur les petits ponts de bois au milieu des fumerolles. Vision assez surréaliste que celle des trailers, harassés mais souriants, qui trottinent au cœur des vapeurs tout droit venues du centre de la terre…

« I want one thing, just one thing… I want to sleep ! » Bruno, l’un des membres les plus actifs de l’organisation, a les traits tirés et les yeux fatigués. Son sourire s’est un peu éteint après plusieurs jours de travail intense, d’inquiétude face à la météo capricieuse et de gestion corps et âme de l’événement pour que chaque coureur sans exception soit satisfait. Le dévouement de l’équipe organisatrice ne fait aucun doute et cette implication porte ses fruits. Tout semble tourner comme une horloge, même si le ciel n’est guère coopératif. « Last year, we had sun. In December, it only rained during 3 days… But this year, it’s terrible. » Bruno paraît désolé, mais surtout impuissant.

Je n’aurai certes pas vu toutes les beautés de Sao Miguel, les brumes restant obstinément accrochées sur les reliefs. Je n’aurai pas couru cette épreuve qui me faisait pourtant envie (la faute à une entorse récidivante), surtout que les distances proposées permettent à chacun de trouver son bonheur : 100 km en solo ou en relais à 2, 40 km et 15 km. Je n’aurai pas beaucoup vu Luis, le petit homme passionné qui rêve de faire découvrir son terrain de jeu au monde entier. Mais j’ai plongé avec délices dans cet archipel qui ne ressemble à aucune autre île, ni à Madère, ni aux Canaries. Je crois bien que je suis tombée amoureuse de ces paysages volcaniques paisibles, pétris de contrastes, posés au beau milieu d’un océan dont il subit les caprices.

Lorsque l’avion quitte le tarmac de l’aéroport de Ponta Delgada, je jette un dernier regard par le hublot. Dans ma tête, je lance un « au revoir ». Surtout pas un « adieu ».

A noter dans votre calendrier ! La prochaine édition de l’EPIC TRAIL RUN AZORES aura lieu le 8 décembre 2018. De nouvelles épreuves devraient être proposées.

Petite précision : les vols à destination des Açores sont vraiment bon marché et, sur place, la vie est bien moins chère que chez nous. Raisons de plus pour partir à la découverte de l’archipel !

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Chamonix : ils sont fous, ces trailers (ou pas) !

Tandis que la neige s’invite un peu partout en montagne et que de nombreux trailers observent leur coupure annuelle, les regards se tournent déjà vers la saison 2018. Quelles courses cocher dans le calendrier ? Il y a celles qui se déroulent à côté de la maison, ces adorables épreuves « saucissons » qu’on adore pour leur simplicité et leur authenticité (et aussi, avouons-le, parce qu’on y gagne souvent des paniers garnis !). Et puis il y a celles qui font rêver, ces grandes épreuves devenues mythiques ou tellement galvaudées qu’il faut compter sur le hasard des tirages au sort pour espérer décrocher un dossard. Parmi ces compétitions hyper attractives, figurent celles qui appartiennent à la famille chamoniarde. Non, La Mecque de l’alpinisme ne se contente plus des crampons et piolets. Dans ses rues peuplées de montagnards et de touristes du monde entier, s’immiscent depuis quelques années des badauds armés de baskets et pipettes. 

L’impatience est palpable. Tous les regards sont tournés vers le chemin qui descend de la montagne. Là doit apparaître, dans quelques secondes à peine, l’icône mondiale du trail. Enfin ! La petite silhouette frêle dévale l’ultime pente et se précipite sur la ligne d’arrivée. Les regards pétillent, les sourires s’épanouissent sur les visages, les téléphones sont brandis à bout de bras. Kilian Jornet attire, fascine, émerveille. Sa présence efface tout le reste, y compris le somptueux Mont Blanc qui se dessine en toile de fond, jouant à cache-cache avec les nuages. A Chamonix, le trail est bien plus qu’un phénomène de mode. Il est devenu une véritable culture. « Ça a démarré avec des montagnards d’ici qui faisaient de la course à pied. Un jour, l’un d’eux a décidé d’organiser une course et c’est tout simplement parti comme ça », se souvient Jean-Claude Pillot Burnet, ancien guide de montagne et ancien président du club des sports de Chamonix.

 

Prémices d’une lame de fond

Pour sa première édition, le Cross du Mont Blanc n’attire pas des foules démesurées, loin de là. Parmi eux, se glisse Henri Agresti, un guide de haute montagne qui prend le départ pour une seule raison : accompagner sa femme, Isabelle, et leur fils, Blaise. « Courir n’a jamais été une activité que j’ai pratiquée pour elle-même, mais pendant des années la montagne s’est souvent transformée en véritable course », raconte-t-il. « Il fallait aller plus vite que le mauvais temps, se dépêcher de redescendre avant la nuit, passer le plus rapidement possible sur un autre versant… On courait pour vivre. » Malgré son manque d’appétence pour le running, Henri met le doigt dans l’engrenage : après avoir suivi sa femme en 1979, il ne rate pas une seule édition du Cross, enfilant ses baskets une fois par an pour ouvrir la saison avec cette course devenue incontournable pour lui – et qui l’est désormais aussi pour près de 8 000 trailers.

L’exemple d’Henri Agresti s’avère emblématique. En effet, Chamonix s’inscrit pleinement dans l’histoire de la course en montagne, apparue au sein des communautés d’alpinistes qui aimaient se défier sur des marches d’approches ou des ascensions techniques dans les Pyrénées ou les Alpes, en France, en Italie ou en Suisse. Chamonix n’a donc pas inventé le trail, mais elle a profité du dynamisme de son vivier de montagnards, de l’aura internationale du Mont Blanc et d’un terrain particulièrement propice à la discipline. Les acteurs touristiques du territoire ont d’ailleurs saisi la balle au bond en créant la « Vallée du Trail » en 2012, une offre destinée aux coureurs incluant un balisage dédié sur une vingtaine de parcours, des topos et des itinéraires de niveaux variés. Mais un tel projet ne peut voir le jour que si les sentiers sont suffisamment entretenus et gérés. « La gestion des sentiers n’est pas forcément mieux faite qu’ailleurs, mais elle existe probablement depuis plus longtemps. De plus, les guides, cartes ou articles de presse sur la randonnée du Tour du Mont Blanc ont été parmi les premiers à être publiés », évoque Thierry Ravanel, directeur du magasin éponyme installé en centre ville depuis 2003.

Médiatisation du TMB, qualité des itinéraires, variété des terrains et des paysages, pool de montagnards pratiquant la course à pied : il n’en fallait pas davantage pour que les organisateurs d’événements running s’appuient sur de solides bases et permettent au trail de se développer. « Ce qui nous a aidés aussi, c’est le fait que le trailer soit rarement uniquement coureur à pied », indique Catherine Poletti, directrice de l’UTMB®. « Il pratique souvent le ski, le ski de fond, la grande randonnée, l’alpinisme… Or la vallée de Chamonix lui offre toutes ces possibilités. »

L’effet « bosse magique »

« Il y a ce petit truc, à Chamonix, qui fait que chaque événement organisé rencontre son public. Dès que l’on parle de Chamonix et du Mont Blanc, les gens s’illuminent », affirme Jean-Claude Pillot Burnet. Indéniablement, la présence du plus haut sommet européen n’est pas étrangère à la fascination qu’exercent les lieux sur les sportifs et les touristes du monde entier. « Ce qui constitue la force du pays du Mont Blanc, c’est la diversité des ambiances », estime Catherine Poletti. « On passe assez rapidement de la ville de Chamonix à la nature sauvage, des villages habités aux grands espaces. Beaucoup de trailers de l’UTMB® disent qu’ils ont l’impression de voyager pendant la course. » Mais la quête d’évasion des concurrents n’est pas spécifique à Chamonix : si le trail connaît un tel essor un peu partout, c’est sans doute parce que nous éprouvons, en bons citadins que la vie moderne a coupé de leur environnement, le besoin d’un retour aux sources, d’une parenthèse éloignée du stress et de l’urbanité quotidiens. « Pour ceux qui vivent en ville, le trail est une expérience de nature, de vie et de survie », ajoute Henri Agresti. « Ils ne savent plus ce que c’est de boire dans un ruisseau et de passer une nuit dehors. »

Alors quand un organisateur propose une telle aventure, les candidats se bousculent au portillon. Surtout lorsque l’itinéraire est tracé sur les terres du Mont Blanc, cette « bosse magique », comme aime l’appeler Thierry Ravanel. D’ailleurs, la boutique de ce sportif passionné ne désemplit pas pendant les trois mois d’été, période à laquelle il réalise un tiers de son chiffre d’affaires annuel. « Le Mont Blanc attire, c’est incontestable, mais il ne peut pas faire le boulot à notre place. Il ne faut pas s’endormir, il faut rester actif et novateur », estime le commerçant. Or, force est de constater qu’entre la première édition du Cross en 1979, la création de l’UTMB® en 2003, l’introduction de nouveaux formats tels que kilomètre vertical et course en duo, la présence de structures organisatrices aussi bien associatives qu’entrepreneuriales, Chamonix apparaît comme le laboratoire de la course à pied en montagne. Et si l’une des recettes chamoniardes fonctionne, il est fort à parier qu’elle essaimera rapidement ailleurs, loin de la silhouette du Mont Blanc.

Du rififi dans l’éprouvette

Si organisateurs, commerçants, acteurs du tourisme et élus affichent un sourire satisfait lorsqu’ils évoquent le développement du trail sur le territoire chamoniard (bon nombre d’entre eux étant d’ailleurs eux-mêmes pratiquants, voire finishers de certaines épreuves locales), quelques bémols résonnent ici et là. Il y a d’abord la dérive mercantile qui accompagne très classiquement un loisir devenu populaire, comme l’évoque Thierry Ravanel : « Alors que nous étions les premiers à créer une boutique centrée sur le trail en 2003, l’offre est désormais très large à Chamonix. On est tombé dans le même engouement et la même bêtise que le ski alpin. » En effet, les rues de la ville ont vu fleurir les boutiques des grandes marques (The North Face, Columbia, Quechua…) tandis que les magasins de sport réorientaient leur stratégie en introduisant et élargissant leurs rayons de trail running. Face à l’appétissant gâteau que constitue la course à pied, tout le monde cherche à en grappiller une part. Normal… et après tout, pourquoi pas si le marché le permet ?

Mais la prégnance des enjeux économiques traduit aussi une réalité : participer à un trail, c’est non seulement acheter son dossard, mais aussi payer son hébergement, sa restauration et son matériel de course. Au final, courir représente un investissement conséquent – et plus encore à Chamonix où le coût de la vie est élevé. « Je pense qu’il faut faire attention à ne pas trop imposer de matériel coûteux aux concurrents. Le prix d’une veste peut monter jusqu’à 500 euros. Ne perdons pas l’essence de l’esprit montagne », confie Henri Agresti. Le risque tient en donc en deux mots : trail business. Certes, personne n’impose à un coureur de s’inscrire à une course : chacun reste libre de ses choix, y compris de prendre part à un événement si galvaudé qu’il faut accepter le jeu du tirage au sort et de la liste d’attente. Mais la renommée et la popularité d’une épreuve attirent indéniablement, tout comme la présence de champions qui trouvent à Chamonix un terrain d’entraînement idéal : dénivelées conséquentes, altitude, infrastructures ou encore diversité des disciplines sportives offrent des conditions optimales de préparation. Or ces champions font briller des étoiles dans les yeux des participants qui s’identifient et rêvent de leurs exploits. Courir sur les mêmes sentiers que Kilian Jornet, François d’Haene ou Caroline Chaverot, c’est se sentir l’âme d’un héros capable d’évoluer dans le sillage des plus grands. C’est partager avec eux le même émerveillement face aux paysages somptueux. C’est aussi vivre en direct leurs prouesses largement diffusées sur les réseaux sociaux, parfois au grand dam des montagnards.

Car tout le monde ne s’appelle pas Kilian. Tout le monde ne peut pas monter au sommet du Mont Blanc en short et baskets, taper un sprint sur une crête hyper-aérienne ou descendre un pierrier comme un chamois suicidaire. Mais les images circulent sur le web. Vite, très vite. Et le coureur lambda se sent tout-à-coup pousser des ailes : si certains le font avec autant de facilité, pourquoi pas lui ? « Avant même l’apparition du trail, des gens se baladaient déjà en baskets sur les glaciers en pensant que tout le monde pouvait le faire », relativise Catherine Poletti. « Le trail, en tant que nouvelle activité, engendre forcément des critiques, mais aussi des prises de risques inconsidérées. Certains ne se rendent pas compte de ce qu’ils font. » Incarnation de la liberté, le trail est accessible à tous. Nul besoin de technique poussée pour le pratiquer, contrairement à l’alpinisme ou à l’escalade. « Nous avons un énorme travail à accomplir pour faire prendre conscience aux trailers qu’ils doivent être responsables, qu’ils ne doivent pas partir en montagne sans rien dans leur sac et qu’ils ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent. Ils font prendre des risques aux services de secours. » C’est aussi parce que les accidents sont monnaie courante à Chamonix que les guides et montagnards s’offusquent de la banalisation des sorties en haute montagne. L’ancien président du club des sports regrette cette course à l’exploit qui anime de plus en plus de trailers : « On est loin de la pratique traditionnelle. Autrefois, on faisait de la course à pied pour regarder les rhododendrons et les bouquetins… La recherche de l’exploit fait que cela devient dangereux. On fait vite, on ne prend plus le temps, on vise le record. »

Heureusement, ce constat ne concerne pas la totalité des trailers. Ils sont encore nombreux à cultiver l’émerveillement, l’humanisme, la solidarité et le goût simple du défi que nourrissaient les coureurs de montagne d’autrefois. Les pelotons comptent encore pléthore de passionnés, avides de vivre eux aussi cette folie chamoniarde du trail qui étonne forcément et qui prend irrésistiblement aux tripes lorsqu’elle s’exprime dans toute sa splendeur au départ d’une épreuve. « Le phénomène du trail, sur le terrain, est merveilleux, » conclut Henri Agresti, le regard tourné vers le sommet du Mont Blanc. « Pour de nombreux coureurs, venir ici, c’est comme aller à l’Everest. »

 

Article publié dans Trails Endurance Magazine – septembre 2017

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Rencontre avec Juliette Blanchet

Pour s’évader de la rigueur mathématique de son métier, Juliette Blanchet court. Et court longtemps. L’ultratraileuse allie ainsi, sur les sentiers, plaisir, planification et optimisation. Une équation synonyme de succès. Interview.


Tu as décroché en août dernier la quatrième place de l’UTMB. Cet ultra représentait-il un rêve pour toi ?

Non, pas vraiment. Je n’ai jamais eu pour objectif de m’aligner au départ de l’UTMB lorsque j’ai commencé à courir, il y a une dizaine d’années. En réalité, je suis venue à l’ultra petit à petit. Je pense qu’il faut regarder à long terme et évoluer de manière progressive, notamment pour des questions de santé.

Quelle sportive étais-tu avant de te lancer dans la course à pied ?

J’ai très longtemps pratiqué le handball. Lorsque j’ai quitté Paris pour m’installer à Grenoble, j’ai trouvé qu’il était dommage de m’enfermer dans un gymnase alors qu’il y avait un tel terrain de jeu à l’extérieur. Comme mon copain courait, j’ai eu envie de courir moi aussi. Puis nous sommes allés à Davos où j’ai vu des gens courir en montagne. Cela m’a tellement donné envie que je m’y suis mise… et je n’ai plus cessé depuis !

Pourquoi aimes-tu autant les efforts de longue haleine ?

Les distances courtes sont trop rapides et trop intenses pour moi, qui suis très régulière sur du long. De plus, l’ultra me permet de déconnecter complètement : je ne pense plus à rien, je ne songe qu’à avancer. Et puis j’aime la préparation d’un ultra : partir le week-end pour plusieurs heures de sortie, j’adore ça ! Par ailleurs, le côté scientifique de la gestion m’intéresse : je réfléchis à ce que je vais manger et à quel moment, à ce que je vais choisir comme équipement…

Prépares-tu un ultra de manière aussi rigoureuse que tu mènes tes recherches en mathématiques ?

Oui, en un certain sens ! (rire) J’aime ce qui est carré et bien organisé. Au début, je m’étais même fait un petit algorithme pour calculer mes temps de passage. Maintenant j’élabore mon plan de marche de manière plus simple : je me fonde sur quelques chronos des années antérieures, je calcule une moyenne et j’obtiens mes propres temps de passage. A 10 minutes près, je sais ainsi quel sera mon chrono à l’arrivée d’un ultra. Cette année, sur l’UTMB, je suis toujours passée dans les temps, à 3 minutes près, puis j’ai pu accélérer sur la fin et franchir la ligne avant l’heure prévue.

En hiver, continues-tu à courir lorsque le froid et la neige apparaissent dans les Alpes ? Pratiques-tu l’entraînement croisé ?

J’avoue que je fais beaucoup moins de sport en hiver. Je ne cours presque plus. Je pratique le ski de fond et le ski de randonnée, mais je ne participe à aucune compétition. J’ai besoin de faire une pause. Quant à l’entraînement croisé, je sais que je devrais le pratiquer, mais j’ai beaucoup de mal à faire du vélo. Cette saison, j’ai dû rouler une fois une heure… Comme je n’ai mal nulle part quand je cours, je fais ce que je préfère : courir !

Quel conseil donnerais-tu au lecteur en nutrition ?

Testez vos ravitaillements le plus possible avant une course afin de savoir ce qui vous convient le mieux. Il est tellement dommage de gâcher une aventure à cause de problèmes digestifs !

Et en termes d’entraînement ?

Même si vous courez uniquement des ultras, ne négligez aucune filière : entraînez-vous en fractionné, y compris sur des 30/30, et faites des sorties longues.

La gestion de course est essentielle en ultra. Quel est le secret de la réussite ?

Ne pas hésiter pas à établir un plan de course. Je m’imprime un profil avec mes temps de passage et je glisse le papier dans une poche. En course, je le consulte et cela me permet souvent de relativiser de mauvaises sensations.

Enfin, as-tu une astuce concernant le ravitaillement ?

Pour éviter de galérer avec des emballages de barres lorsque vos mains sont engourdies par le froid, pré-ouvrez-les lorsque vous préparez votre matériel de course.

 

Juliette Blanchet en bref

36 ans, 1,66 m, 51 kg. Chercheur en mathématiques au CNRS.

  • 4e à l’UTMB en 2016.
  • 3e de l’Eiger Ultra Trail en 2016.
  • 3e à la TDS en 2015.
  • 2e à la MaxiRace en 2015.
  • 2e à la Diagonale des Fous en 2014.

 

Galerie
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Petit guide pour se repérer dans la galaxie du trail

C’est en me baladant en montagne avec une copine, puis en me perdant dans les méandres de Facebook, que j’ai pris conscience d’une réalité : les trailers ne savent pas forcément ce qui différencie la course en montagne, le trail court, long, ultra, urbain et blanc. Il faut dire que la galaxie du trail running est plutôt dense et que les coureurs ne sont guère aidés par les organisateurs qui appellent désormais n’importe quelle course un « trail ». Voici donc un petit tableau récapitulatif.

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Caroline Benoît : la passion du long

Elle est l’unique fille du team Sigvaris, mais apprécie d’être la chouchoute de l’équipe. Il faut dire que cette spécialiste des trails de 80 à 100 km cultive une bonne humeur communicative ! Sur la MaxiRace, elle a prouvé son potentiel en se classant 5e de l’épreuve et surtout en réalisant une fin de course étonnante. Interview avec une athlète dont on n’a certainement pas fini d’entendre parler !

 

Caroline, tu as intégré le team Sigvaris en janvier 2015. Comment as-tu vécu ton entrée dans l’équipe ?

Lorsque j’ai été contacté par Yoan (Meudec, team manager, ndlr), je lui ai dit : ‘’Pourquoi moi ? Il y a plein d’autres filles meilleures que moi !’’ Yoan m’a répondu : ‘’Tu es facile à gérer, ce qui n’est pas le cas de toutes les athlètes.’’ Du coup, étant la seule fille du team, je suis un peu la chouchoute. Les gars sont vraiment cool. Yoan est très à l’écoute. Il ne nous impose rien. Nous pouvons choisir nos courses, mais nous savons que nous devons participer à quelques événements médiatiques pour nos partenaires. Yoann nous modère cependant en nous invitant à ne pas faire trop de courses dans la saison.

Depuis quand cours-tu ?

Je cours depuis quatre ans, mais je m’entraîne sérieusement depuis trois ans. J’ai commencé sur des petites courses d’une vingtaine de kilomètres, puis je suis rapidement montée sur des distances de 60 à 80 km. Avant de courir, j’étais sportive mais je n’avais pas de discipline de prédilection. J’ai fait de la danse, du tennis, du basket, de la natation… Je n’avais jamais fait de compétition. J’ai commencé à courir après avoir ravitaillé Anthony (Gay, membre du team Sigvaris et compagnon de Caroline, ndlr) à la TransMartinique. Je suis alors tombée amoureuse non seulement d’Anthony, mais aussi de la course à pied… Comme je suis perfectionniste, j’ai eu envie de progresser en m’entraînement sérieusement. Anthony me coache. C’est pratique pour adapter les séances lorsque je suis fatiguée ou lorsque je rentre d’une garde de nuit ! De toute façon, je serais incapable de suivre un plan d’entraînement à distance. J’aime travailler en groupe à l’entraînement. Je cours souvent avec le Thonon Athlétisme Club.

Pourquoi t’es-tu orientée vers les longues distances ?

Même si je fais aussi des courses de préparation avec moins de kilomètres, il est vrai que mes objectifs restent des courses de 80 à 100 km. Cette saison, mes deux objectifs sont ainsi la MaxiRace et la CCC. J’aime les courses jusqu’à 100 km car on peut courir. Au-delà, c’est un autre monde, une autre gestion de course. Pendant un ultra, je ne m’ennuie pas. Je regarde le paysage, je pense à mon ravitaillement. Et puis j’ai toujours eu la chance de rencontrer quelqu’un avec qui partager quelques kilomètres. L’échange me plaît. Enfin, je pense qu’il faut savoir composer avec ses qualités. Je ne suis pas forte sur les courtes distances. Vu qu’Anthony est également sur des formats longs, je me suis naturellement calée sur lui. Nous nous entraînons beaucoup ensemble. Quand il fait une sortie d’endurance, je suis en séance de résistance. C’est motivant d’être à deux.

Vivre avec un trailer ne place-t-il pas ton quotidien sous le règne de la course à pied ? 

Non, surtout pas ! Nous ne mangeons pas, nous ne respirons pas et nous ne vivons pas exclusivement en mode course à pied ! Nous échangeons nos impressions sur notre entraînement, mais nous parlons de beaucoup d’autres choses. Par ailleurs, mon métier de sage femme à l’hôpital m’est nécessaire. J’ai besoin de ce travail pour couper, pour penser totalement à autre chose. Ce n’est pas toujours facile de concilier le rythme des gardes de nuit et des horaires en week-end avec le sport, mais c’est une habitude à prendre.

 

Caroline Benoit en bref
29 ans
1,75 m – 56 kg
Sans enfant
En couple avec Anthony Gay (membre du team Sigvaris)
Profession : sage femme

Le palmarès qu’on lui envie
2016
5e à la MaxiRace
2015
3e à l’OCC
Vainqueur des 80 km Interlacs
Vainqueur des 105 km de la Trans’Aubrac
2e au trail hivernal du Sancy
2014
Vainqueur du 50 miles du Volcano Trail
Vainqueur des 105 km de l’UTPMA

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Frédéric Desplanches : la passion du « off »

Il faut croire que l’ultra exige une personnalité hors normes. On connaît Anton Krupicka ou Stéphane Brogniart, tous deux plutôt atypiques. Frédéric Desplanches fait partie de ces trailers-là. Original, le pensionnaire du team New Balance vit sa passion avec une sérénité et un recul désarmants. Interview.


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Tu étais ambassadeur New Balance pendant quelques années avant d’entrer dans le team l’an dernier. Comment s’est passée ton intégration dans l’équipe ?

« Effectivement, je suis entré dans le team en début de saison, mais j’ai été ambassadeur de la marque pendant plusieurs années. J’avais donc déjà participé à quelques regroupements avec le team au titre d’ambassadeur, ce qui m’avait permis de faire connaissance avec les athlètes, le manager Jacques Peyrard et l’état d’esprit du team. Je n’ai donc pas vraiment vécu d’intégration à proprement parler puisque cet univers m’était familier. »

Le fonctionnement du team te permet-il de briser la solitude souvent vécue par les coureurs d’ultra ?

« Le team organise deux ou trois rassemblements dans l’année et nous nous voyons également à l’occasion de trois ou quatre compétitions majeures de la saison, telles que l’UTMB, les 80 km du Mont Blanc ou le Festival des Templiers. L’ambiance est vraiment sympa dans l’équipe. Pour des raisons géographiques, je vois régulièrement Mikaël Pasero et Cédric Fleureton. Avec Mika, nous faisons beaucoup de offs et de longues sorties en montagne. Avec Cédric, les sorties sont plus courtes et plus douloureuses pour moi ! »

As-tu progressivement évolué vers l’ultra ou as-tu toujours préféré les longues distances ?

« J’ai toujours préféré l’ultra. J’ai commencé par courir uniquement en off. Il y a dix ans, quand j’ai débuté le trail, j’ai ainsi réalisé le GR5, le GR10 et le GR20 en autonomie, mais en me fixant chaque fois des objectifs de durée maximale. Depuis 2013, je cours de cette manière seul ou avec Mikaël. Nous avons bouclé tous les deux le GR10 qui relie l’Atlantique à la Méditerranée. Cette année, je prévois de faire la traversée de l’arc alpin, de Trieste à Monaco. »

Tu sembles pencher davantage pour les offs que pour les compétitions officielles…

« Non, j’aime autant les deux formules ! Les offs permettent de se sentir l’âme d’un aventurier, sans aucune certitude. Les compétitions exigent davantage de rigueur. Dans tous les cas, l’ultra implique une excellente gestion de tous les paramètres. Or ça tombe bien car je manque cruellement de gestion dans ma vie quotidienne ! Le trail me permet ainsi d’évoluer personnellement. J’aime également le dépassement de soi lié aux longues distances et, surtout, la dimension sociale. En compétition, on court souvent avec quelqu’un ou avec un petit groupe. On se parle, on se découvre, parfois on s’entraide. L’ultra possède encore l’esprit fondateur du trail. »

Quel est ton métier ?

« Je suis enseignant de lettres modernes au lycée d’Ambérieu-en-Bugey où je donne des cours à des classes de seconde et de BTS. J’enseigne également à l’IUT de Lyon. J’aime transmettre des idées, même si je ne me considère pas comme un vieux sage ! Mon but est de rendre les élèves curieux et de les conduire à se poser de vraies questions. Pour moi, sport et travail sont complémentaires. La rigueur que me demande l’entraînement a fini par développer en moi des qualités d’endurance et de patience qui me permettent d’appréhender plus sereinement et plus efficacement mon travail. Dans mon planning, les séances trouvent leur place le matin très tôt, le soir après les cours et le week-end pour les sorties longues. »

 

Frédéric Desplanches : bio express

40 ans
1,77 m – 65 kg
Professeur de lettres modernes
Pacsé, sans enfant
Palmarès :
– Vainqueur de l’Ultra du Beaujolais 2015
– Vainqueur de l’Ultra Trail de Côte d’or 2014
– Vainqueur du Challenge Val de Drôme 2014 et 2015
– Vainqueur de l’UT4M 2014
– 2e de l’Endurance Trail des Templiers 2014

 

 

Galerie
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UTAT 2015 : jour J – 1

A moins de 24 heures du départ de l’UTAT 105, la pression monte ! Les bénévoles sont partis à pied ce matin pour rejoindre les PC tandis que les coureurs se reposent au camp de base. Parmi eux, trois têtes d’affiche qui espèrent bien vivre une belle aventure demain et rallier l’arriver aux avant-postes !

 

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Francesca Canepa devant Julien Chorier pour un shooting photo face au Toubkal.

 

Julien Chorier et Andy Symonds en séance photo et vidéo. Deux rivaux, mais surtout deux copains !

Julien Chorier et Andy Symonds en séance photo et vidéo. Deux rivaux, mais surtout deux copains !

 

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Le village éphémère de l’UTAT sur le plateau d’Oukaïmeden.

 

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Les muletiers attendent le départ de la caravane qui approvisionnera les PC. Ce sont d’eux que dépendent les ravitaillements !