Île de Madère, octobre 2017

Alors que je macère encore dans ma tenue gorgée de transpiration après 27 km de course sous une chaleur éprouvante, mon amie Marie franchit à son tour la ligne d’arrivée après une épopée de 45 km. Bientôt la rejoignent deux gars visiblement fatigués. « Thank you, Luis, it was a pleasure to run with you ! » lance Marie à l’un des deux compères qu’elle a néanmoins battu à plates coutures. Le petit homme sourit à travers la sueur et commence à parler de son île à lui : Sao Miguel, dans l’archipel des Açores. Il organise là-bas un trail qui se déroulera début décembre et sur lequel il rêverait de voir débarquer des Français. L’air de rien, la France fait un peu figure de paradis pour les fans de trail running et les organisateurs en quête d’internationalisation. Alors Luis, qui apprend que je suis journaliste, me propose de lui adresser un courriel présentant mon travail et les reportages éventuels que je pourrais réaliser chez lui. Les Açores… sur le coup, j’avoue que j’ai bien du mal à placer l’archipel de manière très précise sur une carte et la seule idée qui me vient à l’esprit concerne plutôt l’anticyclone éponyme ! Mais la manière dont Luis évoque « the greenest island in the world » me donne franchement envie…

Île de Sao Miguel, décembre 2017

Finalement tout se décide au dernier moment. Après quelques échanges de mail, de longs jours de silence et, enfin, un message laconique me demandant mon aéroport de départ et d’arrivée ainsi que les dates qui me conviendraient, je reçois la confirmation du voyage seulement 2 semaines avant la course organisée par Luis. Lorsque je débarque à Sao Miguel, il fait nuit. Mais il fait incroyablement doux. Et le vent souffle. Le sol est mouillé, comme s’il avait plu peu de temps auparavant. Douceur, pluie et vent : tels sont les trois ingrédients qui rythmeront mon séjour, mais je l’ignore encore et je rêve de lacs volcaniques scintillant au soleil, d’océan miroitant dans le couchant, de sentiers illuminés à l’aube…

Dès le lendemain, le ton est donné : il pleut ! J’ai l’impression d’être sur un navire perdu au milieu de l’Atlantique et d’essuyer des grains successifs, entrecoupés d’éclaircies qui laissent deviner des paysages superbes de cratères, de prairies verdoyantes où paissent des vaches, de villages multicolores perchés au bord des falaises. Dans la salle de retrait des dossards, l’organisation se démène pour que tout soit fin prêt lorsqu’arriveront les premiers concurrents de l’EPIC TRAIL RUN AZORES. Et Luis ? Il est sur le terrain, en plein balisage, et apparemment il en voit de toutes les couleurs – enfin, il voit surtout du gris dans le ciel et du marron dans les ruisseaux devenus torrents boueux. Les conditions s’annoncent difficiles pour la course du lendemain.

Une course dont l’épreuve longue démarre à minuit, au bord du célèbre lac de Sete Cidades. La colonne de lucioles s’étire au bord des eaux calmes, au fond du cratère. Ils sont une centaine à s’élancer pour 100 km sur un terrain gras à souhait mais, surtout, au cœur d’une nature préservée du tourisme de masse et de l’exploitation humaine à tout crin. Car les Açores sont loin d’être une destination à la mode attirant des hordes de touristes en mal de resorts avec restos-piscines-spas-et-bière-à-volonté. Ici, l’authenticité reste de mise et le paysage n’est pas défiguré par de gigantesques complexes hôteliers. Il règne un calme et une quiétude que l’on savoure à leur juste valeur. On croise des petits paysans à cheval, des jeunes bergers qui mènent leurs chèvres dans les champs de thé, des pêcheurs de retour de leur sortie matinale, quelques touristes attirés par les fumerolles à l’odeur écœurante de soufre. J’adore cette atmosphère intimiste, loin de l’agitation des îles galvaudées et des plages aux senteurs de monoï. J’envie les coureurs qui sillonneront les chemins l’espace de quelques heures hors du temps, hors du monde…

La nature est ici la plus forte. Une grande portion du parcours s’avère inaccessible, les deux routes menant au somptueux Lago do Fogo étant coupées par des coulées de boue. Hélas, il faudra me contenter d’imaginer ces lieux emblématiques de l’île. Mais le plaisir reste intact lorsque je suis les coureurs sur le sentier qui descend au bord d’un lac niché au fond d’une caldeira à la végétation luxuriante et l’étonnement est vif lorsque je découvre le site d’arrivée, à Furnas : les dernières foulées résonnent sur les petits ponts de bois au milieu des fumerolles. Vision assez surréaliste que celle des trailers, harassés mais souriants, qui trottinent au cœur des vapeurs tout droit venues du centre de la terre…

« I want one thing, just one thing… I want to sleep ! » Bruno, l’un des membres les plus actifs de l’organisation, a les traits tirés et les yeux fatigués. Son sourire s’est un peu éteint après plusieurs jours de travail intense, d’inquiétude face à la météo capricieuse et de gestion corps et âme de l’événement pour que chaque coureur sans exception soit satisfait. Le dévouement de l’équipe organisatrice ne fait aucun doute et cette implication porte ses fruits. Tout semble tourner comme une horloge, même si le ciel n’est guère coopératif. « Last year, we had sun. In December, it only rained during 3 days… But this year, it’s terrible. » Bruno paraît désolé, mais surtout impuissant.

Je n’aurai certes pas vu toutes les beautés de Sao Miguel, les brumes restant obstinément accrochées sur les reliefs. Je n’aurai pas couru cette épreuve qui me faisait pourtant envie (la faute à une entorse récidivante), surtout que les distances proposées permettent à chacun de trouver son bonheur : 100 km en solo ou en relais à 2, 40 km et 15 km. Je n’aurai pas beaucoup vu Luis, le petit homme passionné qui rêve de faire découvrir son terrain de jeu au monde entier. Mais j’ai plongé avec délices dans cet archipel qui ne ressemble à aucune autre île, ni à Madère, ni aux Canaries. Je crois bien que je suis tombée amoureuse de ces paysages volcaniques paisibles, pétris de contrastes, posés au beau milieu d’un océan dont il subit les caprices.

Lorsque l’avion quitte le tarmac de l’aéroport de Ponta Delgada, je jette un dernier regard par le hublot. Dans ma tête, je lance un « au revoir ». Surtout pas un « adieu ».

A noter dans votre calendrier ! La prochaine édition de l’EPIC TRAIL RUN AZORES aura lieu le 8 décembre 2018. De nouvelles épreuves devraient être proposées.

Petite précision : les vols à destination des Açores sont vraiment bon marché et, sur place, la vie est bien moins chère que chez nous. Raisons de plus pour partir à la découverte de l’archipel !

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