Il est entré dans la cour des grands en octobre 2017 lorsqu’il a franchi en vainqueur épuisé la ligne d’arrivée du Grand Raid de La Réunion. Ses proches n’étaient guère surpris de la performance. Les autres découvraient un petit bonhomme doté d’un grand talent qui, un an plus tard, rééditait l’exploit en terminant l’épreuve réunionnaise main dans la main avec François d’Haene. Au printemps dernier, j’ai eu l’honneur de rencontrer le champion chez lui, entre ses paires de baskets, sa collection de motos et ses vieux vélos.

Double vainqueur du Grand Raid de La Réunion en 2017 et 2018, ça pose un homme. Surtout face à quelques menues pointures telles qu’Antoine Guillon, Jim Walmsley, Ludovic Pommeret, Diego Pazos, Seth Swanson et, cette année, François d’Haene. Finir la course – un monument du trail running longtemps baptisé « la Diagonale des Fous », c’est dire ! – constitue déjà en soi un tour de force physique et mental hors normes. Alors la gagner… Benoît Girondel, avec son mètre soixante-neuf et ses soixante kilos tout mouillé, ne paie pourtant pas de mine. Avec son air juvénile et son regard empreint de gentillesse, on lui donnerait le bon dieu sans confession. Pourtant, dès qu’il s’élance sur un sentier, le petit bonhomme qui a vu le jour dans la Drôme ne s’en laisse pas conter et devient un concurrent redoutable. 

Benoît Girondel ne cherche pourtant pas spécialement la victoire. Pas plus qu’il ne court après une quelconque reconnaissance, la gloriole des podiums ou la popularité sur les réseaux sociaux. La quête effrénée des like et des followers ? Très peu pour lui ! « Je choisis mes courses selon mes envies, et non selon leur prestige ou la médiatisation qu’elles impliquent », confesse le Drômois. « C’est d’ailleurs un peu mon problème car j’ai beaucoup moins de notoriété que d’autres coureurs et les sponsors cherchent surtout de la visibilité. Par exemple, je préfère partir en Guadeloupe pour la Transkarukera et partager de bons moments avec des amis plutôt que m’aligner aux 80 kilomètres du Mont Blanc, pourtant plus prestigieux. » Autant dire que les selfies, Benoît n’en est pas franchement fan. Intègre, il n’est pas prêt à renoncer à ce qu’il est pour briller sur la Toile, même s’il a conscience que le public le connaît finalement très peu. « Une fois, j’étais en couverture d’un magazine de trail. On m’avait pris en photo dans le coin, avec un paysage très connu ici. Je n’ai pas gardé la revue, j’étais trop content de la donner à ma grand-mère qui était hyper fière ! C’est ça qui est important pour moi, pas la reconnaissance ou la victoire. Gagner n’est pas mon moteur. » 

Victoire de l’Endurance trail des Templiers en 2016. © Fred Bousseau

Alors qu’est-ce qui fait courir si vite et si longtemps Benoît Girondel ? Probablement pas l’amour inconditionnel de la course à pied qu’il avoue avoir longtemps jugée « inintéressante ». Dès l’âge de 13 ans, le Drômois grimpe sur sa bicyclette et commence à cumuler les heures de selle et les compétitions. Le jeune sportif a du talent, grimpe les échelons de la discipline, puis atteint le niveau national. Il roule au sein de l’équipe de Chambéry aux côtés d’un certain Julien Chorier. Bien souvent, il prend le même départ que les Elites et touche du doigt le haut niveau de la petite reine. Pourtant, à 21 ans, l’ambiance qui règne dans les pelotons le lasse. Il arrête tout. « J’ai passé deux ou trois ans sans faire vraiment de sport et puis, un jour, au boulot, je suis tombé sur un flyer de la Saintélyon. Je ne savais même pas qu’il existait des courses sur chemins ! », raconte Benoît. Séduit par l’aventure, il s’inscrit. Et il finit complètement cuit à la 111eplace. Mais l’expérience lui a plu, alors il remet le couvert quelques mois plus tard, en mai 2012, sur l’ultra de L’Ardéchois. « Il y avait Antoine Guillon, Cyril Cointre et Renaud Rouanet. J’ai mené jusqu’à la mi-course, puis j’ai explosé et terminé quatrième », se rappelle l’ancien cycliste qui n’hésite pas, un an plus tard, à s’aligner au départ de la plus difficile épreuve du genre : le Grand Raid de La Réunion… qu’il boucle en sixième position, moins de deux ans après sa première expérience en trail running ! 

L’ultra, une lutte contre soi (et avec un gros mental) 

Lui qui n’aimait pas courir se prend donc au jeu de l’ultra, séduit par l’immersion en pleine nature que ne lui offrait pas le cyclisme sur route. « J’aime découvrir. J’adore l’idée de faire une traversée, d’être en montagne et de voir des animaux. C’est ce qui m’a fait aimer la course à pied. » Mais pourquoi ne pas avoir simplement troqué le vélo de route contre un VTT ? « Parce que je voulais couper avec l’esprit de compétition du vélo. En ultratrail, on n’est pas en compétition avec les autres. Tu suis ton propre plan de marche sans te soucier des autres concurrents, tu t’occupes uniquement de toi-même. En vélo, les courses sont techniques et tactiques, alors qu’en ultra, si tu gères bien ton effort, tu peux arriver dans les premiers – ou au moins finir l’épreuve », analyse Benoît sans une once de nostalgie dans la voix. Et le trail court ? « Je fais quelques courses de vingt ou quarante kilomètres en guise de préparation aux ultras, mais je n’aime pas trop ces distances. Je trouve qu’il y a justement un esprit de compétition, tu te bats contre les autres, un peu comme sur la route. Et puis je ne suis pas rapide. Je ne connais même pas ma VMA ! Le seul tour de piste que j’aie fait, c’est celui de l’arrivée du Grand Raid ! », dit-il en riant. Loin du tartan et du bitume, le Drômois s’épanouit sur les terrains techniques. Ceux où l’on crapahute plus qu’on ne court, mais aussi ceux qui, longs et exigeants, requièrent une indéniable force mentale. Comme lors du Grand Raid 2017 où la souffrance a sans doute atteint son paroxysme, le plongeant dans un état second. « J’adore ce moment où, après quinze heures de course, certaines fonctions du cerveau se mettent sur pause. Tout le monde est dans le dur et c’est là que le mental permet de prendre le dessus. Tu vois alors jusqu’où tu peux aller, tu repousses tes limites… Ce n’est pas celui qui va le plus vite qui gagne, mais celui qui arrive à se dépasser et à faire preuve du plus gros mental. »

Partage et voyage 

La conversation s’étire tandis que nous sirotons du café dans le salon de la maison du champion, à quelques kilomètres de Valence. Benoît explique que les longues rando-courses constituent, à ses yeux, le secret de la réussite en ultra – « ce sont les heures passées en montagne qui permettent d’être plus performant, bien plus que les séances spécifiques », affirme-t-il. Puis le propos dérive sur un autre terrain, plus personnel. Dans la vaste pièce de vie, divers objets exotiques ornent les murs et les étagères, témoins du goût de Benoît et sa compagne, Coline, pour les voyages. Un planisphère piqueté d’épingles est accroché au mur. « Ce sont tous les endroits que nous avons visités. J’aime plus particulièrement l’Asie, notamment la Birmanie et le Népal. Lorsque je suis resté un mois au Népal, je n’avais plus du tout envie de rentrer…  J’adore découvrir d’autres horizons. C’est d’ailleurs ce qui m’a beaucoup plu en Patagonie cette année avec Xav’ », évoque Benoît. Xavier Thévenard, ultratrailer au palmarès prestigieux, est un ami proche du Drômois. Les deux compères partagent bien plus que leur entraîneur commun, Benoît Nave, et leur sponsor, Asics. Leur état d’esprit et leur simplicité les unissent, comme l’a prouvée une fois de plus leur épopée mémorable à l’Ultrafjord en Patagonie au début de l’année 2018. « C’était un sacré chantier et une course très engagée. Je me suis d’ailleurs un peu blessé, alors j’ai décidé de couper en rentrant et de renoncer à une course que je devais faire au Mexique avec les indiens Tarahumaras. » Du coup, le Drômois s’est envolé pour la Guadeloupe en juin et a joué en juillet le rôle de pacer aux côtés de Xavier sur la Hardrock. Une nouvelle occasion pour les deux amis de resserrer leurs liens, partager leur passion de l’ultratrail et leur amour de l’outdoor. 

Car c’est indéniablement le moteur de Benoît Girondel, cette attirance irrésistible pour les activités de plein air. C’est ce qui le pousse à enfiler chaque jour ses baskets ou à enfourcher son vélo. « J’éprouve le besoin d’aller dehors tous les jours, que ce soit pour faire du sport ou bricoler. En moyenne, sur l’année, je fais environ deux heures d’entraînement quotidien, moitié à vélo, moitié à pied. » Coline, qui ne pratique pas le trail, l’accompagne régulièrement à bicyclette lorsqu’il court ou partage avec lui des randonnées en montagne. Une fois par an, elle suit son champion sur une course à l’autre bout du monde. Cette année, elle s’est envolée elle aussi pour le Colorado. « Je refuse que le temps consacré à l’entraînement altère la vie de couple ou la vie de famille », assène Benoît Girondel. « Je pense que la personne qui partage la vie d’un athlète ne doit pas ressentir son activité comme une contrainte. Si Coline me le demandait ou si nous avions des enfants, je réduirais mes entraînements et le nombre de courses. Mon objectif ne serait plus d’être performant, mais simplement finisher. Courir n’est pas mon métier, c’est juste ma passion. Et elle doit rester à sa place. »

Vespa et vieux vélos : y’a pas que le trail dans la vie !

Dans la vie de Benoît, une autre passion se fraie un chemin royal : collectionner des motos et des vélos anciens, pour l’instant relégués dans son garage, faute d’avoir trouvé un consensus avec Coline en matière de décoration intérieure. « Je voulais mettre ma Vespa dans le salon, mais Coline n’a pas voulu ! », s’amuse l’ultratrailer en riant de bon cœur. « Par contre, j’ai obtenu d’accrocher un vieux cadre de vélo Colnago au-dessus du lit. » Quittant le confort du salon, entièrement rénové par Benoît l’an dernier, nous passons au garage en traversant le jardin, lui aussi totalement réaménagé par ses soins. La porte s’ouvre sur une petite caverne d’Ali Baba : derrière la bétonneuse du grand-père, Vespa, motos anciennes et motobécanes d’époque sont soigneusement protégées par des bâches. Tout autour, cinq ou six vélos colonisent l’espace, certains très récents, d’autres franchement vieillots, mais tous parfaitement entretenus. « J’ai récemment trouvé des vieux freins Campagnolo que quelqu’un jetait. Pour moi, c’est un vrai trésor ! Dès que je vois un vieux truc, je le récupère ! » confie Benoît en attrapant un casque bol avec ses lunettes d’époque sur une étagère. « C’est le casque de moto de mon grand-père. J’adore. Il m’arrive de rouler avec, mais il faut faire attention parce que si on a un accident avec ça sur la tête, on a le cerveau qui reste à l’intérieur… » 

Clic clac ! Tandis que la petite séance photo immortalise le champion au milieu de ses bécanes, le soleil fait une timide apparition dehors, baignant de lumière le jardin verdoyant. Profondément attaché à cette terre drômoise où il a toujours vécu, Benoît Girondel pose un regard épanoui sur sa maison et le décor environnant où il s’échappe chaque jour pour des heures de bonheur sur les sentiers. Partir de chez soi à pied ou à vélo et vivre quelques heures solitaires en pleine nature. Régulièrement, organiser d’intenses blocs d’entraînement sur quelques jours, comme l’an dernier à l’occasion de l’Ut4M lorsqu’il a enchaîné quatre jours de compétition avec une quarantaine de kilomètres à pied le matin et deux heures de vélo l’après-midi. S’investir pleinement pour atteindre un objectif tant que sa passion ne nuit pas à ses proches. Prendre le temps, aussi, de découvrir et contempler. Benoît Girondel cultive le bonheur à sa manière, entre l’intensité du sport de haut niveau et la sagesse de l’homme conscient d’assouvir ce qui n’est qu’un loisir. 


Benoît Girondel en bref

32 ans

Vit près de Romans (Drôme)

En couple, sans enfant

Profession : agent SNCF

Ambassadeur Hägloffs et Asics

Palmarès en bref : 4ede l’Ultra de L’Ardéchois en 2012, 21eà la TDS en 2014, 6edu Grand Raid de La Réunion en 2013, vainqueur de l’Endurance Trail des Templiers en 2014 et 2016, vainqueur de l’Ultra de L’Ardéchois en 2014, 2ede l’Iznik Ultra Marathon en 2015, vainqueur du Grand Raid de La Réunion en 2017.


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