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La Gimenez, une sacrée vacherie !

Quand je vois ce mot sur le plan d’entraînement, une vague d’angoisse me traverse. Allez savoir pourquoi ! Ben si, vous saurez pourquoi lorsque vous aurez testé cette séance assez horrible qui vous donne l’impression d’avoir simultanément une crise d’asthme, un accès de tachycardie et une décharge fulgurante d’acide lactique dans les jambes. Depuis longtemps adoptée par les cyclistes, ces doux dingues masochistes, la séance dite Gimenez est d’une efficacité redoutable (heureusement parce que si, en plus, elle ne servait à rien, ce serait le pompon !). Voici le mode d’emploi d’une session d’entraînement dont vous vous souviendrez longtemps. 

Ce n’est plus nouveau, ni étonnant. Le vélo fait désormais partie de la panoplie d’entraînement du coureur à pied – en particulier du trailer. Outre son intérêt pour soulager les articulations, le cyclisme permet de développer de nombreuses qualités indispensables à l’athlète (endurance, puissance maximale aérobie, force…). Décliné dans sa version indoor grâce au home trainer, il se révèle extrêmement pratique :

  • quand la météo est exécrable et rend difficiles les sorties en plein air ;
  • lorsque l’hiver s’installe avec, selon les régions, un froid mordant, voire de la neige ;
  • si l’on doit s’entraîner de nuit, tôt le matin ou tard le soir ;
  • si une blessure empêche de courir, mais pas de pédaler ;
  • si vous avez tout simplement la flemme de sortir et que vous préférez transpirer à la maison, une bonne playlist diffusée à bloc par vos enceintes Bluetooth !

Pour rappel, le vélo ne sert pas uniquement à réaliser du foncier (c’est-à-dire des heures de selle destinées à avaler des kilomètres). Il permet aussi de travailler en fractionné, comme on le fait habituellement à pied.

 

La Gimenez, c’est quoi ?

C’est simple : c’est un vrai cauchemar ! Bon, sans rire et très objectivement, la Gimenez n’est pas une horreur (quoique…), mais une séance exigeante physiquement et mentalement. Inventée par un cycliste professionnel, elle correspond à la durée moyenne d’un contre-la-montre, autrement dit 45 minutes, et alterne exercice en anaérobie et contre-exercice en aérobie. Elle se déroule de la manière suivante :

  1. Echauffement de 15 minutes consistant à pédaler tranquillement, d’abord sans forcer puis en augmentant progressivement l’intensité pour préparer l’effort.
  2. 9 répétitions de l’enchaînement suivant :
    • Exercice en anaérobie pendant 1 minute : vous devez pédaler en atteignant 100 % de votre PMA (cf. définition en encadré), à une cadence de 100 à 110 rpm (rotations par minute).
    • Contre-exercice d’intensité sub-maximale pendant 4 minutes : il correspond à une récupération active réalisée à 70 % de votre PMA.
  3. Retour au calme de 10 minutes consistant à pédaler tranquillement en faisant retomber l’intensité.

D’un point de vue physiologique, cette succession d’intervalles provoque une augmentation régulière de la fréquence cardiaque (FC) tout au long des 45 minutes d’effort. Comme l’intensité reste assez élevée lors du contre-exercice de 4 minutes, la différence entre la FC de l’exercice en anaérobie et celle du contre-exercice est faible (autour de 10 à 20 pulsations/minute chez un athlète entraîné). Par ailleurs, pendant les phases en anaérobie, des lactates sont produits, comme lors d’un sprint réalisé en course à pied. Le contre-exercice permet de récupérer la dette d’oxygène mais seulement de manière partielle, ce qui engendre une augmentation des lactates tout au long des 45 minutes. L’effort devient donc de plus en plus difficile. Petit à petit, même la récupération devient une phase éprouvante. Autant vous dire que, si les intensités ont été respectées, on termine la séance complètement rincé !

La Gimenez n’est malheureusement pas une promenade de santé !

Pour réussir la séance

Même si la Gimenez peut être réalisée en plein air, il est préférable de l’effectuer sur home trainer, surtout si vous n’êtes pas un cycliste chevronné. Vous pourrez ainsi mener l’exercice dans des conditions constantes (ni pente, ni vent, ni intersection).

  • Bien installé sur votre home trainer, conservez la même position tout au long de la séance (ne vous mettez pas en danseuse, par exemple) afin de ne pas influer sur la puissance développée. Pour mesurer cette dernière, l’utilisation d’un capteur de puissance reste l’idéal. Cependant cet équipement reste onéreux (de 600 à plus de 1600 €). Si vous vous connaissez bien et que vous avez l’habitude de pédaler, vous pouvez néanmoins vous fier à vos sensations en respectant les intensités de chaque intervalle (100 % de PMA et 70 % de PMA).
  • Ne vous attachez pas trop à votre fréquence cardiaque car elle va progressivement augmenter, l’objectif étant justement de la laisser dériver jusqu’à atteindre quasiment son maximum en fin d’exercice.
  • La récupération (phase de contre-exercice) doit être dynamique, à intensité soutenue. Petite précision pour les adeptes de physiologie : il faut effectivement optimiser l’oxydation d’une partie du lactate accumulé pendant l’exercice aérobie. Plus prosaïquement, le constat est simple : pendant une Gimenez, on ne se relâche jamais vraiment !
  • La fréquence de pédalage doit être d’environ 100 rotations par minute.
  • Lancez-vous dans cette séance en disposant d’une bonne condition physique et d’un état de fraîcheur suffisant. Si vous êtes fatigué avant de grimper sur le vélo, vous augmentez les risques d’abandon ou risquez de ne pas réaliser la séance aux intensités requises.
  • Entraînez-vous préalablement sur home trainer pour vous habituer à cette pratique. Exercez-vous à pédaler avec du braquet (force), à tourner les jambes rapidement (vélocité).
  • Evitez de faire cette séance épuisante à proximité d’une compétition et ne la répétez pas trop souvent (à moins que vous ne soyez un champion !).
  • Si vous craignez de ne pas tenir la totalité de la séance, commencez par 5 séries puis augmentez progressivement jusqu’à atteindre les 9 séries de la séance intégrale. Vous pouvez aussi réaliser le contre-exercice à seulement 60 % ou 65 % de PMA.

Intérêts de la séance

Pratiqué depuis longtemps et étudié par de nombreux scientifiques, cet entraînement a fait ses preuves et prouvé ses multiples intérêts non seulement pour les cyclistes, mais aussi pour les coureurs à pied.

  • Le potentiel aérobie s’améliore sensiblement.
  • La tolérance à l’acide lactique augmente.
  • La VO2max s’améliore.
  • La ventilation maximale à l’effort s’accroît.
  • D’un point de vue mental, on travaille la capacité à endurer un effort long et difficile.
  • Les changements d’allure et l’intensité élevée maintenue tout au long de la séance reproduisent les conditions rencontrées sur une course.
  • Enfin, l’un des avantages – notamment pour le cycliste habitué à d’interminable heures de selle – est le gain de temps : en 1h10, on travaille en intensité et en endurance.

 

 


Précision technique : la PMA

La puissance maximale aérobie, ou PMA, correspond à la puissance atteinte lorsque la consommation maximale d’oxygène, ou VO2max, est atteinte. La VO2max est la quantité maximale d’oxygène que l’on peut utiliser par minute pendant un exercice musculaire intense. La PMA est exprimée en watts, unité utilisée par les cyclistes et mesurée grâce à un capteur de puissance. En course à pied, on parle plutôt de VMA, ou vitesse maximale aérobie, qui est quant à elle exprimée en km/h.


La Gimenez en bref
  • Matériel nécessaire : un vélo, un home trainer, un chrono. Eventuellement un cardiofréquencemètre. Idéalement, un capteur de puissance. Sans oublier une bouteille d’eau !
  • Durée totale : 1h10
  • Déroulement :
    • Echauffement : 15’
    • 9 séries enchaînées de (1’ à 100 % PMA + 4’ à 70 % PMA)
    • Retour au calme : 10’

 

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Romain Bardet : « je fais de la course à pied et du trail »

Ce n’est pas parce qu’on est coureur à pied qu’on ne s’intéresse pas aux autres sports d’endurance. Je dirais même que c’est parce qu’on est coureur à pied qu’on lorgne vers les autres disciplines avec un intérêt décuplé ! Avec l’avènement de la pratique de l’entraînement croisé, qui a notamment introduit le vélo dans le quotidien du trailer, l’adepte du running ne peut rester indifférent à l’univers du cyclisme. Et quand on a été embarqué, enfant, sur les routes des grands cols à l’époque de Fignon, Lemond et Indurain, on ne peut que continuer à jeter un œil sur les forçats de la route. Bref, comme la plupart des sportifs, j’ai moi aussi observé la prestation de Romain Bardet l’été dernier. Alors quand j’ai eu l’opportunité de réaliser un reportage sur l’équipe AG2R La Mondiale, j’ai forcément bondi sur cette occasion en or de parler avec le staff et les coureurs de l’écurie française.

La semaine dernière, me voilà donc en plein brouillard, au cœur de la station de Vaujany où l’équipe devait vivre une semaine de stage après la traditionnelle coupure automnale. Les visages connus et moins connus défilaient dans le hall de la patinoire. Romain Bardet apparut brièvement, vite happé par un photographe, puis par un journaliste télé. Encore un peu de patience… Une entrevue avec un champion du Tour de France, ça se mérite ! Le temps passait sans que l’ombre du champion ne réapparut. Deux bonnes heures de poireautage intensif plus tard, l’interview tant attendue se profilait enfin. Aaaah, non, ce ne serait pas un entretien en tête-à-tête, mais plutôt une mini-conférence de presse puisque l’Auvergnat répondrait aux questions de cinq journalistes. Dommage…

Là, je ne vais pas vous cacher que j’ai un peu honte de mon erreur de débutante. Ayant une commande à honorer, donc une thématique bien précise à traiter, je n’ai pas allumé mon dictaphone dès le début de l’interview collective. Je suis bêtement restée là, à écouter mes confrères poser leurs questions et Romain Bardet y répondre consciencieusement. Ce n’est que lorsque j’ai enfin pu aborder le sujet qui concernait mon article que j’ai enclenché l’enregistrement. Ooooh, ça va, hein, n’en rajoutez pas, je regrette suffisamment ma boulette !!!

Pour vous le faire court (de toute façon je ne peux pas vous le faire long vu que je n’ai pas le verbatim sous la main), mes collègues interrogeaient Romain sur sa saison 2017. Le propos tournait surtout autour de l’enchaînement Giro / Tour de France que Romain envisage cette saison parce qu’il considère que cette configuration pourrait lui permettre de progresser et de franchir encore un cap pour les saisons suivantes. Lorsqu’un journaliste pointa le fait que le public l’attendrait sans doute aux avant-postes du Tour cette année et risquerait d’être déçu s’il arrivait émoussé après le Giro, Romain Bardet répondit qu’il ne courait pas pour satisfaire le public, mais pour construire sa carrière, pour optimiser ses performances non pas à court terme mais à moyen et long termes. Avec un calme impressionnant et une analyse étonnante pour un champion de son âge, le jeune Auvergnat expliquait à son petit auditoire sa vision de sa carrière, de son équipe, de l’univers du cyclisme ou encore de la performance.

C’est alors que je pus enfin glisser mes questions au sujet du stage qu’il allait vivre avec ses coéquipiers et à propos de l’hiver qui se profilait.

« Ce stage est important car il nous permet d’apprendre à tous nous connaître et ce dans un cadre étranger, c’est-à-dire que l’on n’est pas sur un vélo, concentré à faire des kilomètres comme c’est déjà le cas en décembre. Là, on est vraiment relâché. J’ai recommencé à faire du sport il y a 6 jours, d’autres sont en train de rattaquer, d’autres sont plus en avance, mais on met tous un peu ça de côté pendant une semaine et on se prête à des activités différentes. Ce sont des moments de convivialité qui sont plus rares en saison. On apprend à mieux se connaître et c’est important.

Je ne vois pas chaque saison comme une fin de cycle en elle-même. 2017 sera dans le prolongement de ce que j’ai fait en 2016. Il y aura probablement moins de choses précises à travailler, mais plus de choses à affiner, notamment ma préparation physique générale. Aujourd’hui c’est un plaisir de reprendre ma préparation physique alors qu’il y a un an pile, je partais de zéro ! Là, je sens que je pars avec des acquis, donc c’est très stimulant. Je vais donc pouvoir aller encore plus loin dans mon travail d’optimisation de la performance pour que ça se traduise en résultats, que ce soit de manière directe ou indirecte. Pour moi, c’est un épanouissement au quotidien et je m’applique dans ce que je fais.

Cet hiver, comme chaque année, je tiens à privilégier une activité multisport le plus longtemps possible. Je ne vais rattaquer vraiment le vélo qu’en décembre, ce qui signifie que je vais encore retarder un peu cette année la reprise car le cœur de la saison arrive tard. Je vais rattaquer ma saison plus tard cette année pour arriver en forme sur mes objectifs en temps et en heure. Je veux prendre le temps de bien me préparer. Je reprendrai le vélo début décembre mais je maintiendrai une activité multisport au moins jusqu’à Noël. Je fais du ski de fond, un peu de VTT, de la natation, du ski de rando, de la marche en montagne, de la course à pied, du trail. J’ai la chance d’avoir une certaine condition physique et de pouvoir varier les activités. Cela me permettra sans doute d’avoir un peu de fraîcheur quand le cœur de la saison sera là et notamment si je décide de faire l’enchaînement décisif Giro / Tour de France.

Romain Bardet et le nouveau vélo de l'équipe AG2R La Mondiale : portrait de deux machines de guerre ! © Photo : Yves Perret Médias

Romain Bardet et le nouveau vélo de l’équipe AG2R La Mondiale : portrait de deux machines de guerre ! © Photo : Yves Perret Médias

La reprise de la compétition ne se fera pas avant mi-février. J’aime courir sous la chaleur. J’irai peut-être courir en Espagne ou au Moyen Orient. Les épreuves restent à définir. Nous allons faire le point pendant le stage. La très bonne saison que je viens de faire doit me permettre d’aborder la suivante avec davantage de sérénité, c’est-à-dire en n’ayant pas forcément besoin d’aller se rassurer sur des courses fin janvier en France et de garder de l’énergie pour les rendez-vous importants. J’aime m’entraîner, j’aime être à la maison et m’entraîner, donc je garderai de la fraîcheur pour les échéances du printemps qui seront importantes pour l’équipe.

Quand les conditions météo sont hivernales, j’ai tendance à aller beaucoup sur la Côte d’Azur, mais je reste très attaché à ma région. Je veux toutefois bénéficier des meilleures conditions d’entraînement. Quand ce sera possible en Auvergne, je resterai à la maison, sinon j’irai sur la Côte. Il y a une dimension affective qui m’aide lorsque je suis en Auvergne, mais je ne ferai plus de sacrifices sur mon entraînement si les conditions sont mauvaises. J’ai cette chance et cette liberté grâce aux stages de l’équipe et cette résidence dans le Sud qui permettent d’être flexible et de m’entraîner de la meilleure des manières. Cette année, je ne ferai pas plus de stages en montagne, même si je ne les vis pas du tout comme une contrainte. Ces stages sont aussi des moments de vie, c’est aussi la façon dont je vois le sport, mais c’est vrai qu’on ne peut pas non plus s’isoler un mois. On peut difficilement faire davantage que ce que l’on a déjà fait avec l’équipe en 2016.

J’ai une vision un peu soft du rôle fédérateur que l’on m’attribue parfois dans l’équipe. Je ne suis pas le genre de personne qui va taper sur la table et crier plus fort que tout le monde pour me faire entendre. Mais par une manière de fonctionner, par un comportement, j’espère influer sur le groupe. On est trente coureurs et on est amené à être ensemble. Plus l’équipe est forte, plus nous serons tous tirés vers le haut. C’est important qu’on ait cette osmose-là, au-delà des irréductibles quatre ou cinq coureurs qui m’accompagnement toute l’année. Cela fait aussi partie de mon rôle d’aller vers les plus jeunes, surtout que j’ai manqué de ça quand j’étais néo-pro. A cette époque-là, j’aurais aimé avoir quelqu’un qui m’écoute, qui m’aide dans ma démarche de performance. C’est pour cela que cette mission me tient à cœur. Nicolas Roche m’avait un peu accompagné, mais ce n’était pas dans les mœurs de l’équipe d’accompagner les jeunes. C’est différent maintenant, l’équipe est totalement métamorphosée. Je parle de nouveau départ avec cette nouvelle équipe et l’expression est peut-être un peu forte, mais par rapport à 2012 il y a eu de réels changements dans les mentalités et la manière de fonctionner, même si l’encadrement perdure. Je m’y retrouve pleinement maintenant. » 

Une ou deux questions supplémentaires plus tard, tous les dictaphones posés sur la table s’arrêtaient. L’entretien était déjà terminé. Romain Bardet nous sourit et s’éclipsa, toujours aussi serein. Franchement, on ne croirait pas que ce jeune homme mince comme un fil, discret et calme, est le même qui bataillait sur les routes du Tour l’été dernier. Mon seul regret est de n’avoir échangé avec ce champion que dans le cadre très formaté d’une conférence de presse où, forcément, le discours est très réfléchi, les mots sont choisis, le temps est compté. Finalement, après cette entrevue, émergeait une autre question : qui est vraiment Romain Bardet ?…

 

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Incursion dans le monde du cyclisme sur le thème de l’altitude

Il y a un an, j’avais le privilège de suivre (à bord d’une voiture, est-il utile de le préciser ?) une journée d’entraînement de l’équipe AG2R La Mondiale afin de rédiger un article pour le magazine Le Cycle sur le thème de l’intérêt sportif de l’altitude. Un peu nostalgique de cette belle journée passée aux côtés de grands champions, je vous propose de retrouver ici ce papier qui date donc d’un an. Mais le fond reste valable, bien évidemment, et plutôt intéressant pour le trail et la course en montagne.

Entraînement en altitude : les pros à la montagne

Le décompte a commencé. Le Tour de France se profile et, avec lui, ses étapes de montagne : lacets de Montvernier, cols du Galibier, du Lautaret, du Glandon… Pour affronter les ascensions et les passages en altitude, les équipes professionnelles multiplient les séjours en hauteur, à l’image du team AG2R La Mondiale. 

Un petit parking anonyme à Saint-Michel-de-Maurienne. Un ciel gris et une température à ne pas mettre un sportif dehors. Pourtant, malgré la fraîcheur inhabituelle en ce mois de mai 2015, les coureurs de l’équipe AG2R La Mondiale s’apprêtent à partir sur les routes de Maurienne, visiblement insensibles à la froide humidité ambiante. « C’est toujours le problème d’un stage de printemps dans les Alpes : la météo est aléatoire et les cols ouvrent tardivement », constate l’entraîneur Jean-Baptiste Quiclet en tendant une veste à l’un des athlètes. Tout au long des quatre prochaines heures, Julien Jurdie, directeur sportif, et Jean-Baptiste Quiclet devront adapter l’itinéraire aux caprices du ciel et aux fermetures de route. Après sept jours de stage avec un camp de base au Lautaret (Hautes-Alpes, 2 058 m d’altitude), les coureurs réalisent aujourd’hui leur première séance anaérobie intensive. Au menu, trois sollicitations successives de 15, 10 et 5 minutes en montée à des puissances variant entre 360 et 380 watts. « Nous avons divisé le stage en deux parties distinctes : lors de la première phase, nous avons travaillé les fondamentaux et le foncier car les athlètes revenaient d’une pause de quelques jours après la première partie de la saison et ils devaient s’adapter à l’altitude ; nous entrons aujourd’hui dans la deuxième phase qui sera constituée de séances difficiles pendant les sept prochains jours », explique Jean-Baptiste Quiclet.

 

L’altitude, une alliée en phase de préparation

L’altitude. Un paramètre essentiel pour préparer au mieux la saison estivale et plus particulièrement le Tour de France. Si une partie du collectif a déjà suivi cette saison un stage en Sierra Nevada (Espagne), plusieurs athlètes n’ont guère l’habitude de sillonner les routes de montagne. Il est donc nécessaire de rassembler la troupe dans les Alpes à un mois et demi du Tour afin de bénéficier des effets physiologiques des hauteurs. « Nous avons choisi de profiter des bienfaits de l’altitude non pas en vue d’évolutions hématologiques, mais en guise d’aide pour atteindre un bon état de forme », précise Jean-Baptiste Quiclet. Pour espérer modifier la formulation sanguine, il faudrait rester a minima trois semaines à plus de 2 000 m, une configuration complexe à mettre en œuvre compte tenu du calendrier chargé des coureurs.

En optant pour une durée de quinze jours, le choix sportif du staff AG2R La Mondiale met l’accent sur d’autres implications liées à l’altitude. « Nous avons voulu introduire un stress physiologique à l’entraînement. Le gain est intéressant lorsque nous réalisons des séances d’intensité en altitude. Ainsi, lorsque nous ferons des séances à haute intensité en plaine au mois de juin, lors de la phase finale de préparation au Tour, l’organisme des athlètes aura de très bonnes réactions », explique Jean-Baptiste Quiclet. Pourquoi l’altitude permet-elle d’optimiser les performances ? En milieu montagnard, l’organisme subit un stress car il doit s’adapter à la raréfaction de l’oxygène. Les mitochondries, contenues dans les cellules et permettant la respiration cellulaire et la mise en réserve de l’énergie, développent alors des enzymes qui engendrent un meilleur rendement musculaire. Réaliser des séances d’intensité en situation d’hypoxie permet dès lors d’accroître les performances. « L’altitude permet de créer un choc et de forcer l’organisme à s’adapter. Des études ont même montré qu’un stage de trois semaines a des effets positifs pendant plusieurs mois, pour peu que l’on fasse quelques rappels d’une semaine en altitude au cours de la saison », précise le coureur Guillaume Bonnafond, adepte des séjours en montagne.

Au-delà des gains directement liés à l’altitude, ce type de stage présente un indéniable intérêt technique. D’un point de vue biomécanique, rouler en montée modifie sensiblement la position sur le vélo et la manière de pédaler. L’angle d’attaque du pied sur la pédale est différent sur une ascension, ce qui influe sur la sollicitation des chaînes musculaires, notamment des quadriceps, des ischio-jambiers, des fessiers et des dorsaux. « Les stages en montagne sont d’autant plus pertinents pour les coureurs qui ne disposent pas de relief chez eux et qui roulent sans dénivelée tout au long de l’année », affirme Jean-Baptiste Quiclet. « Pour renforcer les muscles, des séances de gainage sont programmées au cours du stage, ainsi que du travail d’endurance de force en côte avec alternance de cadences. » Hier, les coureurs ont ainsi avalé une séance d’explosivité à 2 000 m d’altitude, près du col du Lautaret, afin de simuler des attaques violentes en montée. « Nous travaillons beaucoup sur les allures rencontrées en course et veillons à solliciter les différentes filières énergétiques », poursuit Jean-Baptiste Quiclet. Pendant la première semaine du séjour, les sorties en endurance à faible intensité et avec des apports réduits en sucres ont été privilégiées afin de faire fonctionner la filière lipidique. La deuxième phase du stage vise plutôt à solliciter les réserves de glycogène grâce à des intervalles longs et à stimuler la pompe cardiaque et la force musculaire grâce à des intervalles courts.

Soucieux d’optimiser la préparation des coureurs, le staff a particulièrement soigné cette année la dimension nutritionnelle en soumettant les hôteliers-restaurateurs à un cahier des charges précis. « L’alimentation était notre priorité. A l’Hôtel des Glaciers, au Lautaret, le chef nous a proposé une cuisine quasi-gastronomique très respectueuse de nos exigences. Certains coureurs suppriment le lait et le gluten, d’autres préfèrent consommer des produits laitiers. Nous laissons chacun libre de son choix. Mais, dans tous les cas, nous veillons surtout aux apports en acides gras essentiels et à la qualité des protéines », poursuit l’entraîneur. Le contenu de l’assiette revêt une grande importance en altitude car l’organisme stressé consomme davantage d’énergie et doit être davantage hydraté. En ce sens, l’altitude permet aussi de s’affûter sans se restreindre sur le plan alimentaire et ainsi d’atteindre un rapport poids/puissance idéal.

 

Reconnaître… et se connaître

Les heures défilent. Après avoir réalisé la première sollicitation de 15 minutes sur les premiers kilomètres du col du Glandon, le petit groupe se dirige vers les lacets de Montvernier avant de terminer la sortie par l’ascension de La Toussuire. Autant de sites où les conduira l’itinéraire du Tour dans six semaines. Pour se familiariser avec le parcours de l’épreuve, les entraînements tiennent aussi lieu de reconnaissances. « Il est important pour la confiance de savoir où l’on pose les roues car on se sent plus libéré lorsqu’on évolue en terrain connu », estime Romain Bardet, sixième du dernier Tour et coutumier des préparations en altitude. Une impression confirmée par l’entraîneur et le directeur sportif qui soulignent la pertinence des reconnaissances à la fois en termes de stratégie de course et de gestion de l’effort. « Les athlètes, tout comme les directeurs sportifs, peuvent ainsi mémoriser des flashs : ces instantanés du parcours serviront ensuite de repères pendant la course », indique Julien Jurdie.

Un à un, les coureurs arrivent à l’hôtel des Soldanelles à La Toussuire, terminus de la journée. Un grésil plutôt désagréable s’est mis à tomber sur la station où règne un calme olympien. « Non seulement le cadre de vie est bien plus sympa en haut qu’en plaine, mais il permet aussi de souder réellement le groupe en le plaçant à l’isolement, dans la quiétude, loin du vacarme de la ville et des hôtels traditionnels », estime Romain Bardet. Une grande majorité des coureurs qui seront au départ du Tour de France sont présents et, comme l’analyse Vincent Lavenu, manager général, « c’est bien qu’ils puissent pédaler ensemble sans stress et développer les relations entre eux.  Lorsqu’ils arrivent sur un gros objectif, ils se connaissent bien et ils ont été habitués à vivre ensemble. La cohésion du groupe est notre point fort. » 

 

 

Le mot de Romain Bardet

« Je fais plusieurs stages en altitude au cours de l’année, ce qui me permet de m’adapter plus vite aux conditions montagnardes. Je ressens néanmoins des symptômes tels qu’une moins bonne récupération, un sommeil perturbé, un appétit plus important ou une déshydratation plus rapide. Pour tirer un maximum de bénéfices de ces expositions à l’altitude, il faut être très encadré. Nous avons la chance d’avoir un excellent réseau d’experts au sein de l’équipe. » 

  

L’entraînement de l’équipe AG2R La Mondiale en stage d’altitude

  • 1ère phase : 8 jours – de 24h à 25h30 de selle (soit 650-690 km)

Objectifs : acclimatation + endurance
Jour 1 : voyage + 1h30 en récupération
Jour 2 : 3h
Jour 3 : 2h30 avec travail d’explosivité
Jour 4 : 4h avec endurance de base et travail de force (vélo contre-la-montre)
Jour 5 : 4h30 avec endurance de base et travail de relances en hypoxie
Jour 6 : journée off : repos ou 1h30
Jour 7 : 3h en endurance de base + 1h30 avec travail spécifique
Jour 8 : 3h avec endurance de base et travail de force + 1h travail spécifique (contre-la-montre par équipe)

  • 2ème phase : 7 jours – de 26h30 à 28h de selle (soit 715-755 km)

Objectif : allures courses
Jour 9 : 4h avec travail spécifique – reconnaissance étape 18 du Tour de France (Gap – St Jean de Maurienne avec les lacets de Montvernier)
Jour 10 : 5h en endurance de base – reconnaissance étape 19 du Tour de France (St Jean de Maurienne – La Toussuire) + 1h travail spécifique
Jour 11 : journée off : repos ou 1h30
Jour 12 : 4h avec travail spécifique en Puissance Maximale Aérobie (PMA)
Jour 13 : matin : 2h avec travail spécifique lactique / après-midi : 2h avec travail spécifique contre-la-montre par équipe
Jour 14 : 6h30 en endurance critique – reconnaissance étape 20 du Tour de France (Modane – Alpe d’Huez)
Jour 15 : 2h avec travail de tempo + voyage