Craaaaac… Le pied dérape, la cheville tourne, la douleur est fulgurante. Impression d’avoir tout arraché à l’intérieur. Les larmes jaillissent sur l’appui suivant. 
– Ca va ? 
Faut croire que la torsion de l’articulation a été drôlement visible ou bien que, sans le vouloir, j’ai poussé un cri dont je ne me souviens même pas. 
– Oui oui… mais ça fait vachement mal !
Nous courons en duo et il reste seulement 6 kilomètres de descente jusqu’à l’arrivée. La douleur est tout bonnement horrible et un poignard s’enfonce dans ma cheville à chaque foulée. Serrer les dents, penser à autre chose, ravaler les larmes, tenir coûte que coûte… 

Et il m’en a coûté d’aller au bout, la cheville en vrac. Verdict quelques jours plus tard : entorse avec arrachement osseux. La première de ma vie sportive. La première en 22 ans de pratique. On ne va pas pleurer, hein ? Un peu de repos, une bonne rééducation et on n’en parlera plus ! Si seulement tout était aussi simple… 

Moins d’un mois plus tard, la déraison l’emporte. Je m’aligne au départ de l’Ecotrail de Funchal à Madère, épreuve sur laquelle je suis invitée. Je tiens donc à honorer l’accueil qui m’est réservé et je cours, un gros strapping à la cheville. Evidemment, à la première descente, craaaac ! La cheville lâche de nouveau ! Encore quelques larmes, encore des bornes à serrer les dents… Mais je gagne la course quand même, alors on ne va pas pleurer, hein ? 

Cette fois-ci, c’est décidé, je me repose vraiment pour réparer l’articulation déjà bien assez malmenée. Séances de kiné, exercices de rééducation à la maison, protocole de reprise progressive. Tout se passe bien et l’optimisme revient au galop. Un matin, alors que j’enchaîne les mini-fractions trottées à allure de tortue dans la froidure de novembre (un jour férié, évidemment), craaaac… La douleur est encore pire qu’à la première entorse. Cette fois-ci, j’ai tout arraché, c’est sûr… Les larmes ruissellent. Et pourtant je ne suis pas une chochotte. Habituellement, j’encaisse plutôt bien les maux les plus divers. Mais là, franchement, c’est épouvantable. Evidemment, je suis seule, sans téléphone, et à plusieurs kilomètres de la maison. Clopin-clopant, je boitille pour rentrer. 

Aux urgences, une radio confirme le diagnostic du médecin : rien de plus à signaler qu’une récidive d’entorse. Pas de nouvel arrachement osseux. Ouf !
– Très souvent, dans ce genre de cas, la violence de la douleur n’est pas proportionnelle à la gravité de la blessure, indique le toubib. 
C’est reparti pour les béquilles, l’attelle, le home trainer, la glace, la rééducation, le protocole de reprise… 

Il va me falloir de longs mois pour ne plus éprouver cette angoisse au moindre appui instable. Cette peur dans la plus insignifiante descente. Cette rage quand la cheville se tord un peu parce que j’ai le malheur de regarder le paysage.

Petit à petit, reprendre confiance. Parler intérieurement à cette articulation malmenée, la dorloter, l’imaginer solide comme un roc. Faire encore et encore des exercices de renforcement, même si c’est aussi ennuyeux et laborieux qu’une longue séance de home trainer.  

Et le pire, c’est qu’aujourd’hui, plus d’un an après l’entorse initiale, j’y pense encore. Et je me demande si on guérit vraiment un jour de ce genre de traumatisme physique. Est-ce dans la tête que reste ancré le souvenir de cette douleur terrible ? Ou est-ce dans le corps que les tissus restent lésés et la blessure imprimée ?… Je n’en sais rien (si vous avez une réponse, je suis preneuse !), mais la leçon de cette expérience est simple : une entorse, aussi minime soit-elle, mérite d’être soignée avec rigueur et patience. Vous me promettez d’être raisonnable, hein ? 

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