Alors que les articles, vidéos et stages se multiplient pour distiller moult conseils techniques aux coureurs à pied, quatre experts de la foulée s’interrogeaient à Grenoble le 30 novembre 2017 sur une question cruciale : faut-il ou non apprendre à courir ? 

 

Malgré la récurrence du thème dans la presse spécialisée et le vif intérêt des pratiquants pour la question, l’événement était totalement inédit en France : un débat entre quatre experts autour de la question de la foulée. Impulsée par un kinésithérapeute grenoblois affilié à la Clinique du Coureur, Florent Allier, cette soirée réunissait, à l’automne dernier, sur la même scène :

  • Blaise Dubois, le Québécois physiothérapeute et fondateur de cette même Clinique du Coureur,
  • Solarberg Séhel, ancien triathlète et concepteur du Light Feet Running,
  • Cyrille Gindre, chercheur en sciences du sport et membre de Volodalen,
  • et Frédéric Brigaud, ostéopathe et créateur de la théorie de l’EAD (empilement articulaire dynamique).

Deux heures et demie durant, les quatre débatteurs ont évoqué une série de notions… en s’opposant souvent !


Minimalisme

Pour Frédéric Brigaud, une chaussure minimaliste est « fine, souple, sans drop et n’altère pas la biomécanique du pied », tandis que Blaise Dubois se réfère au consensus établi par 42 experts internationaux pour définir ce qu’ils ont appelé l’indice minimaliste (IM). Ce dernier est une sorte d’échelle sur laquelle chaque chaussure peut être évaluée grâce à cinq critères : l’épaisseur, le poids, la flexibilité, le drop et les technologies de contrôle. Un indice que critique Frédéric Brigaud, estimant que « mélanger les paramètres et réduire l’évaluation à un pourcentage n’est pas assez parlant pour les gens. » Néanmoins, le Québécois précise qu’il « faut sortir de l’opposition entre maximalistes et minimalistes car certains modèles se disent minimalistes alors qu’ils ont les mêmes effets que les chaussures maximalistes. »


Foulée et chaussure

Les quatre experts s’accordent sur ce point : la chaussure influence la foulée et donc la biomécanique. Frédéric Brigaud estime que le pied libéré de toute chaussure – ou équipé d’un modèle minimaliste – dispose d’une liberté telle qu’il peut s’adapter à des terrains de toute nature et qu’il s’appuie alors naturellement sur la partie avant du pied. « Cette foulée permet de limiter les contraintes sur l’ensemble des articulations qui composent la jambe », affirme l’ostéopathe. Solarberg Sehel abonde dans le sens de Frédéric Brigaud : « La chaussure est là pour servir le coureur et non l’inverse. » Le concepteur du Light Feet Running déplore que les marques imposent aux coureurs des technologies dont la plupart n’ont pas besoin. Quant aux recherches citées par Blaise Dubois, elles révèlent que plus la chaussure est grosse, plus l’attaque se fait sur le talon et plus la cadence ralentit. A l’inverse, avec une chaussure minimaliste, la force d’impact diminue, la cadence augmente et le bruit des pieds au sol s’atténue. Pourtant 84 % des coureurs attaquent leur foulée avec le talon. « Aujourd’hui, les études ne sont pas suffisantes pour dire que le pied va mieux avec le minimalisme qu’avec une chaussure maximaliste. Nous avons certes une grande capacité d’adaptation, mais elle est limitée », indique Cyrille Gindre qui estime que le corps adapte sa réponse au type de chaussures : si ces dernières sont molles, il se raidit alors que, si elles sont raides, il se ramollit.


Optimisation

 Solarberg Sehel défend l’optimisation de la foulée qui permet, d’après lui, de :

  • faire travailler la musculature ;
  • améliorer les performances chronométriques à moyen terme ;
  • réduire les traumatismes ;
  • éprouver davantage de plaisir à courir ;
  • approfondir la connaissance de soi.

Le Light Feet Running proposé par l’ancien triathlète s’appuie sur la cadence, la posture, le placement de pied et la poulaine. Cependant Solarberg Sehel admet qu’il n’existe pas de foulée idéaleet que chacun s’accapare une technique et l’adapte à ses besoins.

Comme le confirme Cyrille Gindre, « on ne peut pas dire aujourd’hui qu’une foulée soit plus efficace qu’une autre, ni qu’une foulée engendre plus de blessures qu’une autre, ni qu’il soit indispensable de changer de foulée pour une autre. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille pas le faire ! »


Cadence

Pour Cyrille Gindre, la cadence est une affaire de préférence. Certains courent naturellement à une cadence moins élevée car ils effectuent naturellement des gestes amples et lents. D’autres courent à une cadence élevée en réalisant des gestes rapides et courts. « L’importance accordée à la cadence est une erreur radicale », affirme-t-il. Pourtant Blaise Dubois s’appuie sur la littérature scientifique pour affirmer que « les coureurs de l’élite, qu’ils soient spécialistes du 1500 m ou du marathon, courent à 180 pas par minute, +/- 10. Or, même en footing à 6 minutes au kilomètre, leur cadence reste à 170. Donc la cadence est un facteur de performance. » Par ailleurs, il a été prouvé que la cadence influence les risques de blessures : plus la cadence est élevée, moins les forces d’impact sont fortes, moins le stress sur l’organisme est important, donc moins le coureur se blesse.


Blessures

Se référant à plusieurs recherches scientifiques, Blaise Dubois affirme qu’il existe une corrélation entre la force d’impact et la survenue des blessures. Pour réduire cette force, le Québécois propose quatre options :

  • courir davantage sur l’avant du pied ;
  • augmenter la cadence ;
  • réduire le bruit des pas sur le sol ;
  • réduire l’interface entre le pied et le sol en adoptant des chaussures à fort indice minimaliste.

Un débutant a donc tout intérêt à commencer à courir avec des chaussures minimalistes pour développer immédiatement des mécanismes d’absorption intrinsèque. En revanche, le coureur aguerri qui souhaite augmenter l’IM de ses chaussures doit observer un long temps de transition : on compte un mois par tranche de 10 % d’augmentation de l’IM des chaussures.


Alors, finalement, faut-il (ré)apprendre à courir ou non ?

La réponse est pour le moins complexe, vous l’avez compris. Mais laissons parler nos experts :

  • Blaise Dubois : « Ne vous faites pas avoir par le marketing et faites des choix réfléchis. Soyez progressifs. Affinez votre technique en répétant la gestuelle. Plus on court, plus la technique devient sécuritaire, protectrice et efficace. »
  • Cyrille Gindre : « Chacun d’entre nous a sa propre identité et n’est pas doté des mêmes capacités d’adaptation. »
  • Solarberg Sehel : « Abordez la technique de course par le plaisir et la découverte du corps. »
  • Frédéric Brigaud : « Informez-vous, expérimentez, faites-vous votre propre opinion. »

 

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