C’est une expérience que bon nombre de coureurs ont déjà vécue, un constat d’une affligeante banalité pour tous ceux qui ont déjà traversé de longues heures d’effort. Cependant, pour moi, il s’agit d’une découverte : lors d’une épreuve longue, le mental subit des fluctuations étonnantes. Et déroutantes.

Dimanche dernier, lors du 25e Grand Duc de Chartreuse, je m’élançais à 6 heures du matin sous une pluie diluvienne pour plus de 41 km et 2700 m de dénivelée positive. Motivée par le défi (c’était ma première expérience sur un maratrail avec autant de dénivellation) et par la perspective de transmettre le relais à mon coéquipier, Benoît Laval, je prenais le départ sans trop réfléchir, uniquement poussée par le désir de réaliser une belle performance d’équipe. J’ignorais alors que la boue allait radicalement changer la donne…

1h50 pour parcourir les 11 premiers kilomètres, absolument dantesques. Au premier ravitaillement, l’abandon était déjà lové dans un recoin de mon esprit tant le terrain rendait l’effort difficile et décourageant. Toujours mue par les liens qui m’unissait à mon coéquipier, un peu revigorée par les mots de mon suiveur, je m’efforçais cependant de surmonter ce moment d’épuisement mental. Mais, à cet instant-là, j’étais persuadée que je n’irais pas jusqu’au bout. Comme une automate, je courais pourtant. Un pied devant l’autre, une gorgée d’eau, quelques paroles échangées avec un concurrent, un pied devant l’autre…

Petit à petit, sans comprendre exactement pourquoi car le chemin était toujours aussi boueux et le ciel toujours aussi humide, mes idées noires s’envolaient pour laisser place à une vague d’optimisme et de volonté. Je souriais même toute seule, le visage ruisselant de pluie et les jambes couvertes de terre ! Et puis il a sans doute suffi d’un rien : une nouvelle ascension éprouvante dans la glaise ? une douleur dans les jambes ? un regard sur le GPS ?… Plouf, le moral replongeait au fond des chaussettes, embarquant avec lui l’envie et l’énergie.

Au gré des montagnes russes que subissait mon esprit, j’avançais pourtant, coûte que coûte. Jusqu’à transmettre enfin le relais à mon coéquipier, complètement trempée, plutôt épuisée et avec un genou en vrac. La tête l’était un peu aussi, en vrac… Mais elle fourmillait déjà d’interrogations : pourquoi le moral subit-il autant de variations lorsque l’effort dure longtemps ? Où parvient-on à trouver les ressources nécessaires pour surmonter les phases de découragement total, surtout lorsque les sens ne peuvent trouver aucun réconfort dans un beau paysage, la chaleur du soleil sur la peau ou le chant des oiseaux ? Cette immense capacité de « non-renoncement », qui plus est lors d’une activité de loisir (donc par essence délivrée de toute obligation autre que celle que l’on se fixe soi-même), m’a littéralement fascinée. Et donné envie d’explorer davantage cette composante de l’effort sportif, histoire de mieux comprendre les mécanismes à l’oeuvre dans le cerveau.

Surtout, la course à pied m’a montré, une fois de plus, qu’elle recelait une précieuse vertu : celle de donner à ses adeptes de véritables leçons de vie. Car continuer à avancer envers et contre tout, c’est ce qui fait que nous sommes tous ici et maintenant… non ?

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