Tant pis si je ne me fais pas que des amis, mais l’actuel engouement pour les discours (ultra) féministes a légèrement le don de m’agacer. Entre la volonté de féminisation linguistique, la dénonciation à tout-va de la misogynie et autres sujets sensibles, les chantres de l’égalité des sexes clament haut et fort que la femme doit être placée au même rang que l’homme. Louable ambition, mais on peut légitimement s’interroger malgré tout (et je vous promets de publier un article à ce sujet très bientôt !).

Or, dans l’univers du running, et plus particulièrement en course sur route et trail, les compétitions mêlent hommes et femmes sans distinction. D’accord, le droit des femmes à concourir aux côtés de leurs homologues masculins n’a pas été sans difficulté, comme en atteste l’histoire célèbre de Kathrine Switzer. Il n’empêche qu’aujourd’hui la course à pied peut se targuer d’être l’une des rares disciplines à cultiver (encore) la mixité. Et si celle-ci était une véritable force, non seulement pour les sportives mais aussi pour les sportifs ?

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La course à pied est l’une des rares disciplines sportives où la mixité règne en maître – si l’on excepte toutefois certaines compétitions officielles. Sur la ligne de départ, se côtoient sans distinction hommes et femmes et, à l’arrivée, le classement scratch est le premier à être affiché. Pourtant, depuis quelques années, les courses exclusivement féminines fleurissent un peu partout et connaissent un essor fulgurant. Entre le succès de ces épreuves féminines et la mixité des courses à laquelle tiennent la plupart des coureurs, on peut s’interroger sur les implications mentales du mélange hommes-femmes.

L’homme, une valeur étalon… toute relative

Incontestablement, il règne une concurrence entre les deux sexes. Ne nous cachons pas derrière la modernité des concepts de parité et d’égalité qui n’ont pas (encore) vaincu un fond machiste hérité de nos ancêtres. Pendant des siècles, la femme a été considérée comme une créature fragile, inadaptée aux travaux de force et surtout exclue des activités sportives. L’évolution des sociétés et des mentalités est toutefois passée par là… et quelques féministes aussi ! Si les femmes ont commencé à s’immiscer dans certaines disciplines dès le XIXe siècle (notamment dans le tennis et le golf), la lutte pour pratiquer d’autres activités ne fut pas une sinécure. Kathrine Switzer fut d’ailleurs la première femme à s’aligner au départ d’un marathon en 1967 à Boston, ce qui ne manqua pas d’offusquer les organisateurs et les instances internationales qui stipulèrent que la gent féminine n’avait pas le droit de courir aux côtés de ces messieurs. Grâce à l’activisme de Kathrine Switzer, les femmes eurent enfin le droit de prendre le départ du marathon de Boston en 1972. Si un tel interdit semble aujourd’hui surréaliste, il s’avère pourtant proche de nous puisque seulement 43 ans nous sépare de cette évolution vers la mixité du running.

On imagine donc sans peine toutes les idées qui imprègnent encore aujourd’hui l’inconscient collectif. Les femmes qui courent plus vite que les hommes savent que le machisme a la peau dure. « Lorsqu’une femme dépasse un homme, cela bouscule l’échelle de valeur établie depuis très longtemps dans nos sociétés », indique Dominique Simoncini, préparateur mental. « Un homme se sent dégradé quand une femme court plus vite que lui car la femme a toujours été considérée comme moins forte, moins capable. Il y a une arrogance et une supériorité masculines de fait, mais pas de réalité car la femme peut réaliser de grandes performances elle aussi. » S’il existe indéniablement des différences physiologiques entre les deux sexes, l’écart de puissance et de force prend une importance bien moindre dès que l’on considère les sports d’endurance où d’autres qualités entrent en jeu, notamment le mental et la capacité à maintenir un effort dans la durée. « On a l’habitude d’estimer que la femme dispose d’un mental plus fort que l’homme. On comprend donc que, sur des épreuves longues, la femme devienne l’égale de l’homme puisque l’effort exige d’autres qualités que la puissance », précise Dominique Simoncini.

 

La mixité, source de motivation et de sublimation

La mixité présente d’indéniables avantages psychologiques en ce qu’elle booste la motivation non seulement des femmes mais aussi des hommes. Les unes peuvent chercher à se hisser au classement scratch, les autres trouvent en eux les ressources pour ne pas se faire dépasser par une fille ou pour aider une concurrente à réaliser une performance. Dans ce dernier cas de figure, la rivalité ne joue pas et cède la place à une coopération entre les deux athlètes. « Un homme qui joue le lièvre pour une femme se sent heureux d’avoir contribué à sa victoire ou au chrono qu’elle a réalisé. Il accède à une sorte de reconnaissance », affirme Carmen Oliveras, athlète de haut niveau (cross, piste et marathon). « A l’entraînement, le ressenti est forcément différent puisqu’il n’y a pas de classement final. Un homme peut permettre à une femme de se surpasser sur une séance. Arrivée à un certain niveau, ce soutien masculin à l’entraînement devient essentiel car une femme peut avoir des difficultés à trouver des partenaires d’entraînement féminines de son rang. »

Toutefois la mixité n’est pas vraiment vécue de manière aussi positive par les hommes que par les femmes. Parce que l’homme garde en lui la valeur étalon qu’est la performance masculine, il a du mal à accepter qu’une femme soit plus rapide que lui. Certains n’hésitent d’ailleurs pas à jeter l’éponge dès qu’une fille les dépasse ou les talonne. « J’ai eu ce cas une année sur l’UTMB. L’athlète s’était fait dépasser par la première féminine, ce qui avait totalement bousculé son échelle de valeur. Il a affirmé qu’il était particulièrement mauvais ce jour-là puisqu’une femme l’avait déposé, alors il a préféré abandonner », raconte Dominique Simoncini. A contrario, une coureuse qui remonte progressivement le peloton en laissant derrière elle des coureurs se sent pousser des ailes : chaque homme qu’elle dépasse représente une victoire, l’homme étant censé être plus fort qu’elle. Le classement féminin peut même devenir totalement secondaire et l’athlète peut chercher à se placer au scratch.

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Mixité vs courses 100 % féminines

Si la mixité présente de tels avantages, notamment pour les femmes, alors pourquoi les épreuves exclusivement féminines rencontrent-elles un succès aussi vif ? Sans doute parce que se retrouver entre filles est rassurant et parce que ces courses sont souvent placées sous le signe du loisir et du plaisir plutôt que de la performance. Unies par un esprit de corps, les concurrentes partagent un moment qui n’appartient qu’à elles, dénué de rivalité avec les hommes. « Dans ces courses, les femmes trouvent une dimension ludique, sans la pression et le stress provoqués par la testostérone des hommes. C’est aussi une manière d’éviter les rustres, encore trop nombreux dans le milieu sportif », estime Dominique Simoncini, tandis que Carmen Oliveras perçoit d’autres enjeux dans l’engouement pour les courses et animations exclusivement réservées aux femmes : « La Parisienne a été ma première expérience sur ce genre de course. J’avoue avoir vraiment apprécié ! Je pense que les femmes aiment se retrouver ensemble, parler sans tabou, rompre la monotonie aussi. »

Mais alors pourquoi les organisateurs n’ont-ils encore jamais proposé de course exclusivement masculine ? Sans doute parce que « les hommes aiment bien courir avec les femmes », comme l’affirme Carmen Oliveras. Les femmes, avec leur côté « plus cérébral », pour reprendre l’expression consacrée, viennent finalement équilibrer un peloton masculin tourné vers la rivalité et l’affrontement. « On entend souvent dire qu’on cherche à se dépasser soi-même, mais en réalité on vient surtout dépasser l’autre lorsqu’on met un dossard », estime Dominique Simoncini. « Ce ne sont pas les hommes qui sont à blâmer en tant qu’individus, mais plutôt le système de valeurs sociales. A un moment donné, il n’existe pas une valeur masculine et une valeur féminine, mais plutôt une valeur humaine. » Autrement dit, une fois les baskets aux pieds, hommes et femmes ne sont ni rivaux, ni vraiment différents. Ils appartiennent tous à la même communauté où un seul point commun doit primer : « Nous sommes des sportifs plus que des hommes et des femmes », conclut Carmen Oliveras. « Il suffit de changer notre regard. »

 


EN PRATIQUE

Un gars, une fille : comment progresser ensemble ?

  • Principe n°1 : Oubliez les genres !

Pour éviter de vexer les uns et les autres, commencez par oublier que les uns sont des hommes et les autres des femmes. Considérez plutôt que vous êtes tous des coureurs à pied, membres d’une même famille de passionnés. Entre vous, pas d’enjeux de concurrence, pas d’égo à défendre, pas de sexisme non plus !

  • Principe n°2 : Valorisez vos différences

Au lieu de vous concentrer sur l’autre et d’analyser les qualités qu’il (ou elle) possède, focalisez-vous sur ce que vous savez faire vous-même. Si vous êtes un homme, prenez conscience de vos ressources (force, puissance, etc.) ; si vous êtes une femme, ayez confiance en vos qualités (force mentale, endurance, etc.). S’accepter soi-même permet de mieux accepter l’autre.

  • Principe n°3 : Prenez conscience de votre quête

Courir en compétition et à l’entraînement répond à un besoin personnel. Que cherchez-vous à travers votre pratique sportive ? Êtes-vous en quête d’un étalonnement par rapport aux hommes, aux femmes, à l’espèce humaine dans sa globalité ? Votre recherche de performance ou de défi correspond-elle à une volonté de revalorisation ou de reconnaissance auprès de vos proches ?… Savoir exactement ce que l’on cherche en courant permet de dépasser les enjeux de rivalité hommes-femmes.

  • Principe n°4 : Encouragez-vous !

Messieurs, n’hésitez pas à adresser un petit mot d’encouragement à ces dames ! Parce que vous êtes censés être plus forts qu’elles, elles se sentiront pousser des ailes lorsque vous les encouragerez. Sans même s’en rendre compte, elles se transcenderont. L’inverse n’est pas forcément vrai… Mais une femme qui encourage un homme peut le pousser à se sublimer si elle est une championne ou se voit auréolée d’une valeur élevée aux yeux de l’homme encouragé. Enfin, si vous courez en couple, profitez des moments de partage que sont vos entraînements pour vous motiver mutuellement… et évitez à tout prix le piège de la comparaison, de la rivalité ou de la jalousie !


 

A lire aussi sur ce blog : https://marymaryrunrun.com/2016/03/13/le-trail-ou-la-transcendance-des-differences/

 

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