Il y eut d’abord l’époque du silence. Le silence le plus total. Pour ne pas voir, pour ne pas admettre la dure réalité. Longtemps les troubles du comportement alimentaire ont été un tabou dans le monde du sport. On mettait sur le compte du haut niveau ou de l’entraînement intensif le fait qu’un athlète soit d’une maigreur effrayante. Petit à petit, certains sportifs sont sortis de leur mutisme. Ils ont osé parler de leurs difficultés. De leur souffrance. Parce que les troubles du comportement alimentaire (anorexie, boulimie, orthorexie) engendrent ou dissimulent nécessairement une immense souffrance. Aujourd’hui, les médias osent aborder (rarement, certes) ce sujet, comme le fit récemment l’émission télévisée Stade 2. Mais les langues ont beau se délier lentement, ces troubles restent dérangeants, voire honteux. Pourquoi ?

Peut-être parce que les athlètes eux-mêmes éprouvent une certaine gêne à avouer ou admettre qu’ils sont confrontés à une pathologie mentale (gêne d’autant plus compréhensible que l’amalgame entre problème psychologique et « folie » est vite opéré). Peut-être parce qu’il est plus facile de nier la réalité plutôt que de s’interroger sur les causes de ces comportements alimentaires. Est-ce le sport qui provoque ces troubles ? Ou, au contraire, ces troubles sont-ils à l’origine de la pratique intensive du sport ? Il existe sans aucun doute une infinie diversité de situations individuelles. Chaque individu, femme ou homme (contrairement aux idées reçues, les hommes sont également concernés), a sa propre histoire et tente de composer avec ses traumatismes, ses doutes, ses peurs. Ses objectifs aussi. Se lancer à la quête de performances, c’est se donner corps et âme au sport. C’est accepter d’astreindre son organisme à la rigueur de l’entraînement et de soumettre son mental à une certaine souffrance. C’est aussi parfois être prêt à tout pour voir le chrono descendre. A tout. Y compris à mettre sa santé en danger. Perdre du poids permet de se sentir plus léger… et de courir plus vite aussi. Le cercle vicieux est vite engrangé !

Ancienne marcheuse athlétique de niveau national, désormais traileuse, j’ai côtoyé et je côtoie encore bon nombre d’athlètes victimes de troubles du comportement alimentaire. A bien y réfléchir, je pourrais dresser une liste finalement assez impressionnante… Si le tabou est moins fort qu’autrefois, je constate cependant que personne (ou presque) n’en parle. Il y a des bruits de couloir, parfois quelques confidences rapides. Mais on étouffe le sujet, on le relègue loin derrière la façade valorisante des performances. Pourtant il faut briser ce tabou. Il faut aider ces sportifs qui se détruisent et se torturent dans une solitude extrême. Pour avoir vécu quelques années cette quête de légèreté et de performance, à l’époque où marcher était pour moi non seulement une activité sportive intense mais aussi une nécessité vitale, j’ai conscience des dangers que font subir ces athlètes à leur corps. Fractures de fatigue, carences graves, tendinites, déchirures, dérèglements hormonaux, fragilité psychologique… Il n’y a pas que la maigreur, il y a toutes ces conséquences qui n’ont pas seulement un impact à court terme, mais aussi pour la vie tout entière. Que nous soyons coureurs, entraîneurs, journalistes, conjoints… nous sommes tous concernés car nous pouvons tous aider, d’une manière ou d’une autre, ceux qui souffrent en silence. Il ne faut pas que des drames tels que ceux que relate l’émission Stade 2 continuent à exister. C’est une question de vie… et parfois, hélas, de mort.

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