C’est une vilaine habitude : tant qu’on n’est pas directement concerné, on se croit intouchable. Pourtant la maladie de Lyme connaît une croissance inquiétante et, pour une fois, le sport est loin de préserver ses pratiquants. Bien au contraire.

Pour tout vous dire, avant d’adopter un chien il y a quelques mois, je n’avais jamais vu l’ombre d’une tique. Alors quand j’entendais parler de la recrudescence de ces bestioles qui pullulaient soi-disant partout en forêt, j’avais tendance à sourire un peu. Un jour, en prodiguant des papouilles à mon chiot, j’ai senti une petite boule sous mes doigts. Là, entre les poils denses, se cachait un insecte dont je voyais distinctement bouger les pattes. Le pire, c’est que le chien était traité contre les tiques. Tout-à-coup, la fameuse maladie de Lyme devenait un chouïa moins virtuelle… Intriguée par cet insecte qui saute de sa branche ou de son brin d’herbe pour s’accrocher à son hôte puis, véritable vampire, qui enfonce sa tête dans la peau pour pomper une dose de sang, je me suis lancée sur la trace de la tique et des bactéries qu’elles véhiculent gentiment.

 

Une maladie « moderne » ?

L’histoire commence aux Etats-Unis, dans le village de Lyme (Connecticut). Une mère de famille, Polly Murray, remarque que de nombreux jeunes du secteur – dont ses propres enfants – souffrent de problèmes de santé, certains marchant même avec des béquilles. Polly éprouve elle-même tout une série de symptômes : céphalées, fatigue extrême, paralysie faciale, douleurs articulaires… A l’époque, on conclut à une arthrite rhumatoïde juvénile pour les enfants du village et à l’hypocondrie pour Polly. En 1982, mandaté par les autorités sanitaires, le biologiste William Burgdorfer met enfin en évidence les causes de cette épidémie : il isole une souche de borrélie jusqu’alors inconnue que l’on baptise Borrelia Burgdorferi. La maladie qu’elle provoque est appelée borréliose de Lyme ou maladie de Lyme, en référence au village d’où l’alerte a été donnée. Ceci dit, la borrélie en question n’a pas attendu les années 1970 pour exister et pour faire des ravages parmi les êtres vivants. Dès la fin du XIXe siècle, on sait que des médecins relevaient déjà le phénomène d’érythème migrant, le fameux symptôme cutané que l’on guette avec angoisse lorsqu’on a été piqué par une tique. On a même découvert mieux : les tissus de l’homme préhistorique Ötzi, découvert en 1991 dans les Alpes, étaient eux aussi infestés de Borrelia Burgdorferi. La maladie de Lyme n’aurait donc rien de récent !

 

Une recrudescence inquiétante

Parce que ses symptômes sont extrêmement variés (dermatologiques, articulaires, cardiaques, neurologiques, oculaires…), la maladie de Lyme s’avère difficile à diagnostiquer. Seuls des laboratoires spécialisés peuvent procéder à la recherche directe de la bactérie ou à la recherche indirecte d’anticorps spécifiques. Mais le problème réside surtout dans la non systématicité de cette recherche. Bien souvent, on peut confondre les symptômes avec la grippe, une crise de paludisme, des rhumatismes ou une simple fatigue. Quant au fameux érythème migrant (la tache rouge qui s’étend en cercles concentriques autour de la piqûre), il n’apparaît que dans 50 % des cas. « La phase initiale est localisée : après une piqûre, au bout de 2 à 32 jours, on peut observer un érythème migrant chronique centré sur le point de morsure », explique le Docteur Becquaert. « Cet érythème peut d’ailleurs guérir spontanément et ne pas éveiller de soupçons. » On comprend donc la complexité du diagnostic et les longs mois (voire les années) pendant lesquels les patients subissent les affres de la maladie. Si certains spécialistes déplorent une certaine « mode » qui conduit des médecins à diagnostiquer abusivement des maladies de Lyme* et à les placer sous antibiotiques pendant un à deux ans, d’autres estiment au contraire que la maladie est largement sous-diagnostiquée. En France, le nombre de cas officiellement recensés s’élevait à 33 000 en 2015… et à 55 000 en 2016 ! Une certaine prise de conscience du corps médical peut expliquer cet accroissement spectaculaire qui, sans forcément signifier une augmentation du nombre de personnes infectées, indique surtout que la maladie est plus souvent détectée. Certains observateurs affirment que les tiques ne peuvent que pulluler : non seulement le réchauffement climatique entraîne un bouleversement des écosystèmes et une prolifération de certaines espèces (dont les tiques feraient partie), mais les choix faits depuis des dizaines d’années en matière de régulation de la faune contribueraient eux aussi au développement de la population des tiques. Faute de prédateurs (loups et renards essentiellement) en nombre suffisant, les espèces porteuses de tiques (chevreuils, biches, cerfs, musaraignes, sangliers…) sont florissantes – et donc les tiques aussi. Bien entendu, les animaux domestiques (chats et chiens en particulier) ne sont pas épargnés et introduisent dans les maisons les vilains vampires.

Les sportifs aussi

Ces quelques explications permettent de comprendre que la maladie de Lyme est loin d’être une affection comme les autres. Elle peut tomber sur n’importe qui, surtout sur ceux qui évoluent fréquemment en nature. Le coureur à pied est donc particulièrement concerné, surtout le trailer qui gambade des heures durant dans les prairies, en forêt ou en montagne. Le plus souvent en short et en tee-shirt, évidemment. Une aubaine pour les tiques qui, attirées par l’odeur dégagée par l’individu, sautent sur l’occasion pour s’offrir un repas gargantuesque. Ensuite, c’est un jeu de hasard : toutes les tiques ne sont pas porteuses de Borrelia Burgdorferi (heureusement !).

Les sportifs infectés subissent cependant les symptômes de manière d’autant plus pénible qu’ils limitent considérablement leur activité physique. Les douleurs, la fatigue ou les problèmes cardiaques peuvent devenir si handicapants qu’ils conduisent souvent à des années de galère, voire à l’arrêt pur et simple du sport. La championne du monde vétérane de course d’orientation, Sandra Olivier, marraine de l’association France Lyme, a ainsi dû lutter cinq ans contre une maladie qui a fini par la clouer à son canapé, la rendant tout bonnement incapable du moindre effort. Jérôme Sordello a lui aussi été contaminé par la Borrelia Burgdorferi en 2003 détectée grâce à une analyse sanguine et soignée à grands renforts d’antibiotiques.

Oui, pour se débarrasser de la bactérie, un traitement antibiotique est nécessaire, qu’il soit classique (médicaments issus des laboratoires pharmaceutiques) ou issu de la phytothérapie (huiles essentielles et plantes). Bien souvent, la patience est de mise : éradiquer la bactérie peut prendre quelques semaines – comme cela a été le cas pour Jérôme – voire des mois ou même des années – ce qu’a vécu Sandra. En effet, Borrelia Burgdorferi a la mauvaise habitude de jouer à cache-cache avec les traitements : elle se multiplie lentement et peut entrer en dormance, échappant ainsi aux molécules destinées à l’éradiquer. Là encore, les polémiques font rage. Tandis que le Professeur Perronne n’hésite pas à prescrire à long terme des antibiotiques à ses patients, non sans varier les types de médicaments (antifongiques, antiparasitaires…), d’autres médecins mettent en garde contre les dangers de ce genre de prescription. De bout en bout, la maladie de Lyme semble au cœur d’un véritable flou artistique – ou plutôt scientifique et peut-être politique. Si aucune certitude ne se dessine quant à sa véritable origine, à son diagnostic et à son traitement, un fait demeure : vu les conséquences potentielles d’une simple piqûre de tique, mieux vaut prendre toutes les précautions possibles pour s’en prémunir.

 


ZOOM SUR…

Lyme au cœur d’une théorie du complot

Le chantre français de la lutte contre la Borrelia Burgdorferi est le Professeur Christian Perronne, auteur de l’ouvrage La vérité sur la maladie de Lyme. Il avance une théorie que rien n’a pu prouver jusqu’à présent. D’après lui, un laboratoire voisin de la petite bourgade de Lyme, où le premier foyer de la maladie a été observé, aurait – volontairement ou non – laissé s’enfuir une bactérie capable d’échapper aux protocoles de détection classiques et à la plupart des traitements. Les expériences de ce laboratoire auraient porté sur la création d’armes biologiques, notamment placée sous la responsabilité d’un ancien collaborateur d’Adolf Hitler. D’après le Professeur Perronne, les scientifiques et les gouvernements auraient donc intérêt à cacher l’épidémie puisqu’ils l’ont cautionnée. Cette théorie est néanmoins battue en brèche par de nombreux médecins et experts qui soulignent l’absence de preuves tangibles à l’appui de ces affirmations et rappellent que la maladie de Lyme n’est pas mortelle.


PRATIQUE

J’adopte une stratégie anti-tique

Malheureusement, il n’existe pas de remède miraculeux pour se prémunir contre les piqûres de tiques. De plus, lorsqu’on recommande à un coureur à pied de se couvrir les jambes et les bras en toute saison, il y a fort peu de chances pour qu’il adhère ! Allez donc courir en nature en plein été avec un collant et un tee-shirt à manches longues… Si la protection textile reste la meilleure solution, d’autres précautions peuvent être prises pour limiter les risques :

  • Évitez autant que possible les zones boisées et broussailleuses où les herbes et buissons sont denses.
  • Marchez au centre des chemins.
  • Après chaque entraînement en nature, examinez soigneusement tout le corps à mains nues (surtout les plis et les recoins) ainsi que le cuir chevelu.
  • Si votre chien vous a accompagné, examinez-le soigneusement.
  • Traquez les tiques sur le matériel que vous avez utilisé pendant votre sortie : sac d’hydratation, porte-bidon, casquette…
  • Prenez une douche ou un bain dans les deux heures qui suivent votre sortie.
  • En guise de répulsif naturel, utilisez des huiles essentielles mélangées à une base végétale : HE de tea tree, de lavandula aspic ou encore de lemon grass.
  • Si vous le supportez, enduisez les parties du corps exposées (c’est-à-dire non couvertes par les vêtements) d’une crème grasse ou d’une huile : les tiques ne pourront plus s’accrocher.

 


TEMOIGNAGE

Jérôme Sordello : « Le moindre footing me mettait dans le rouge. »

« J’ai contracté la maladie en 2003 au cours d’un raid que nous organisions dans le cadre de mes études à la faculté de Strasbourg. Je pense que j’ai été piqué lors du balisage en forêt, dans les Vosges. Le lundi matin, je me suis rendu compte en plein cours que j’avais un bouton noir sur le pied. En réalité, c’était le corps d’une tique dont la tête était enfoncée dans la peau. Comme l’insecte bougeait, j’ai pris peur et j’ai tout arraché comme un barbare… Une dizaine de jours plus tard, j’ai vu apparaître une grosse tache rouge, environ 15 centimètres au-dessus de la piqûre. J’ai laissé courir car j’étais en phase finale de préparation d’un IronMan. La tache a disparu au bout de 15 jours. Une fois la course passée, j’ai fait des recherches sur internet et j’ai vu que deux tiers des tiques d’Alsace étaient porteuses d’une bactérie responsable de ce type d’érythème. J’ai donc foncé chez mon médecin pour lui parler de ma mésaventure. Comme les cas sont exceptionnels chez moi, dans le sud de la France, il n’y croyait pas trop. J’ai dû insister pour qu’il me prescrive un dépistage de la maladie via une prise de sang… qui a révélé que j’étais bien porteur de la bactérie. J’ai donc été traité par antibiotiques pendant trois semaines. J’étais vraiment épuisé. Le moindre footing me mettait dans le rouge. Une fois le traitement terminé, j’ai rapidement pu reprendre un entraînement normal. Pendant les deux années suivantes, j’ai été suivi régulièrement pour confirmer que la bactérie avait disparu. La maladie de Lyme est aujourd’hui pour moi une histoire ancienne. »

 


* Lire à ce sujet « Et si c’était une maladie de Lyme ? », Pierre Bienvault, La Croix, 05/02/2019. Disponible gratuitement sur https://www.la-croix.com/Sciences-et-ethique/Sciences-et-ethique/cetait-maladie-Lyme-2019-02-05-1201000295