Frères de sport, frères de sang. Ils caracolent souvent en tête de peloton. Alors on se dit qu’il y a forcément un paramètre génétique, un truc qui se cache dans l’ADN. Existe-t-il vraiment un « effet familial » ?

Il y a ces coureurs Ovnis, tombés de nulle part, qui cavalent comme des lapins alors que personne dans leur entourage n’est sportif. En général, dans la famille, on les regarde comme des doux dingues sans vraiment comprendre d’où ils tirent leurs capacités physiques et leur motivation. Et puis il y a de véritables dynasties. Ces « tribus » où presque tout le monde court. Souvent avec un talent qui pousse à penser qu’il ne s’agit pas simplement d’un hasard. C’en est même un peu énervant : quand on voit les parents monter sur le podium puis les petits gagner la course enfants, on a comme l’impression que les dés sont pipés. Et si un gène du running traînait quelque part dans nos petites cellules ?…

L’art de l’imitation

Ce n’est pas un scoop : un enfant est une « éponge ». Autrement dit, il s’imprègne de son environnement et tend à imiter les personnes qui l’entourent. « Mes parents étaient déjà sportifs. Ils pratiquaient le foot et le hand », confie Mikaël Pasero, ex-membre du team New Balance et frère de Mathieu, également coureur de bon niveau. « Naturellement, on a commencé par le foot. Puis on a fait d’autres sports, surtout collectifs. » Généralement, ce que papa et maman aiment et pratiquent au quotidien, les enfants ont tendance à l’aimer et le pratiquer également. Non seulement parce qu’un enfant imite naturellement ceux qui l’éduquent, mais aussi parce qu’un enfant cherche la reconnaissance de ses parents et se tourne, inconsciemment, vers des activités où il sent qu’il pourra l’obtenir. « Ce n’est que plus tard, vers l’âge de 35 ans je pense, que mes parents se sont mis à courir et à faire des randonnées en montagne en nous emmenant avec eux », poursuit Mikaël Pasero. « L’amour de la montagne et l’esprit de compétition nous ont logiquement conduits au trail. » Aujourd’hui, les Pasero vivent tous ensemble des aventures sportives : lorsque Mikaël ou Mathieu épinglent un dossard, il n’est pas rare que leurs parents soient au bord du sentier, tout comme il est fréquent que les deux frères décident de courir un trail aux côtés de leur père.

Une étude de 2016* confirme l’influence des parents sur les habitudes de leurs enfants en matière d’activité physique : 78 % des enfants dont les parents sont sportifs pratiquent une activité sportive, contre 61 % des enfants dont les parents sont sédentaires. Ce phénomène peut s’expliquer à la fois par la tendance à l’imitation et par le désir de l’enfant de vivre une expérience qu’il ressent comme positive lorsqu’il observe ses parents. « La transmission du plaisir dans le sport est un héritage que nous avons eu la chance de recevoir de nos parents », confirme Sylvaine Cussot qui a commencé à courir en famille, chaque dimanche, alors qu’elle n’avait que 10 ans. Du côté du Jura, fief de Patrick Bohard, le sport était une évidence pour les jeunes. « Dans le petit village où nous habitions, il n’y avait rien à faire. Alors nous faisions tous du sport… et donc du ski », raconte l’ultratrailer qui a lui-même transmis le virus à sa fille Manon, ancienne fondeuse et judoka devenue à son tour adepte de l’ultra. « Je n’ai jamais poussé Manon à faire du sport et de la compétition – de toute façon, vu son caractère affirmé, je n’aurais pas pu la forcer si elle n’en avait pas eu envie. Elle a décidé de se mettre à courir sur le tard et elle allonge volontairement les distances », poursuit le Jurassien. Toutefois l’imitation n’est pas systématique. Ainsi, le fils de l’ex-sprinteuse internationale Muriel Hurtis rêve-t-il plus de basketball que de pistes en tartan. Et le fils de Lionel Bonnel, ultratrailer émérite, ne pratique quant à lui aucun sport, contrairement à ses deux sœurs, Candice et Léna, qui courent et skient dans le sillage de leur père avec passion – et réussite.

Le poids de l’hérédité

Si l’influence éducative semble assez évidente, elle n’explique cependant pas que des dynasties s’adonnent au sport en signant des performances de bon – voire de haut – niveau. Dans la famille Bonnel, le dénominateur commun est moins le nom de famille que la montagne en mode performance : Lionel, le père, Candice et Léna, les deux filles, cumulent les prouesses en ski alpinisme et en trail. « Ma petite sœur et moi avons été éduquées dans les deux milieux – urbain et montagnard, ma mère étant à Paris et mon père en Maurienne. C’était un bon équilibre. Nous avions le choix… et nous avons pris le chemin de la montagne ! » explique Candice. Les deux blondinettes chaussent les planches et les baskets, comme papa, et font preuve de capacités étonnantes… comme papa. L’exemple de la famille Bonnel incite à penser que la performance semble intimement liée à des facteurs génétiques. Or les exemples similaires ne manquent pas. Ainsi, la fratrie Dibaba – plus d’une trentaine de médailles internationales en course à pied pour les trois sœurs éthiopiennes – illustre elle aussi le rôle des gènes dans la performance. Des études scientifiques ont d’ailleurs révélé récemment que plus de 100 gènes auraient un impact sur les capacités physiques. Peut-on néanmoins affirmer que les dynasties de coureurs à pied, en particulier celles qui sont marquées par des chronos de haut vol, sont étroitement corrélées à un patrimoine génétique favorable ?

Rien n’est moins sûr. D’après Owen Anderson**, « même le plus talentueux avocat de l’inné contre l’acquis doit admettre que l’entraînement joue un rôle majeur dans la détermination de la performance en course à pied. » Anderson indique qu’une étude a évalué les performances des différents membres de 86 familles lors d’un exercice imposé sur des vélos d’appartement. Résultat : 51 % de la VO2max relevaient de l’héritage génétique et 49 % de l’alimentation, de l’activité physique quotidienne, du comportement au cours de l’exercice et d’autres facteurs non héréditaires. Il apparaît donc que « la génétique joue réellement un rôle dans la performance », mais qu’il est impossible de déterminer dans quelle mesure une performance est liée aux gènes plutôt qu’à des paramètres externes. « Connaître les origines exactes d’une performance ne remettrait pas en question le fait qu’un entraînement doit toujours être le meilleur possible et fondé sur des bases scientifiques et actuelles – et ce quelle que soit la génétique individuelle sous-jacente », affirme Owen Anderson. Pour qu’un coureur s’exprime pleinement, il lui faut donc non seulement les « bons » gènes, mais aussi – et surtout – un environnement propice à l’éclosion de son talent.

L’influence indéniable de l’environnement

Dans le cas des familles sportives, parents et enfants ne partagent pas uniquement le même patrimoine génétique : ils vivent aussi de la même manière, qu’il s’agisse de nutrition, d’hygiène ou de cadre de vie, et ils partagent souvent le même état d’esprit. « La course à pied est un véritable équilibre familial », confie Sylvaine Cussot. « Cela nous ressemble, cela nous permet de vibrer ensemble, de partager des valeurs communes comme celles de l’effort, du dépassement de soi, du courage et du bien-être en général. On en parle souvent, on évoque nos expériences et nos projets. Tout le monde se sent concerné et tout le monde est passionné. » Si certains frères et sœurs ne pratiquent pas exactement la même discipline (par exemple, Sylvaine est traileuse tandis que sa sœur Vincianne court plutôt en cross-country et sur la piste), d’autres s’alignent sur les mêmes courses, à l’image des sœurs Bonnel. « D’un point de vue extérieur, on peut imaginer qu’il y a un esprit de compétition entre nous », admet Candice. « En réalité, c’est tout le contraire : c’est un esprit de solidarité et d’entraide qui nous unit. Je suis rassurée d’avoir Léna à côté de moi sur une ligne de départ. Si je fais une mauvaise course et elle une bonne, tout n’est pas négatif. » Pratiquer en famille permet de dédramatiser lors d’une compétition, d’échanger sur les expériences vécues, de se soutenir mutuellement. Et, in fine, de bénéficier d’une émulation et d’une motivation qui tirent chacun vers le haut.

« L’avantage de pratiquer le même sport, c’est qu’on partage les déplacements et parfois on court même en équipe toutes les deux. On se voit plus que si on était chacune de notre côté. C’est juste magique de vivre ça entre sœurs. Le sport est à 100 % un ciment entre nous », affirme Candice Bonnel. De la même manière, Patrick Bohard peut aujourd’hui « partager des moments extraordinaires grâce au sport » avec sa fille, à l’occasion de reconnaissances ou de compétitions. Le sport renforce les liens familiaux en ce qu’il multiplie les occasions de passer du temps ensemble et crée des convergences et une meilleure compréhension mutuelle. Le sport n’est alors plus exclusivement un plaisir individuel : il procure un bonheur démultiplié parce qu’il est partagé avec des êtres proches. Peut-être est-ce l’un des secrets de ces dynasties de coureurs à pied : une motivation décuplée par le partage et le soutien de ceux qui comptent le plus. Et là, rien à voir avec la génétique !

 

* Enquête réalisée en septembre 2016 par OpinionWay et l’IRMES pour Attitude Prévention.

** Running Science : the ultimate news of knowledge and performance, Human Kinetics, 2018.


Y’a pas que les gènes dans la vie d’un coureur !

Non, les gènes n’expliquent pas à eux seuls la performance. L’environnement influence l’individu et donc ses gènes. Alimentation, lieu de vie, mode de vie, stress, maladies… Nombreux sont les paramètres externes qui influent sur les gènes. L’étude de ces phénomènes est au cœur de la discipline appelée l’épigénétique. Plus concrètement, l’environnement donne en permanence des signaux à nos cellules qui s’adaptent en ajustant leur activité à ces paramètres externes. Les mêmes gènes peuvent dès lors s’exprimer de différentes manières, sans que leur séquence soit pour autant transformée. Si certaines modifications sont pérennes, d’autres peuvent être provisoires. Autrement dit, un changement d’environnement peut conduire à une autre expression des gènes. Bref, à condition de changer quelques paramètres, n’importe qui peut révéler des talents de coureur jusqu’alors non exprimés !


 

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