Invisibles, mais indispensables. Capables d’une abnégation qui force le respect. Ceux qui assistent les coureurs d’ultra œuvrent dans l’ombre, dévoués à leur champion. Comment travaillent-ils pour accompagner au mieux leur trailer ? Lumière sur ceux qu’on oublie trop souvent.

Au détour d’un village, dans la nuit encore dense, l’humidité et le froid s’insinuent jusque sous les épaisseurs de laine et de Gore-Tex®. A côté des tables de ravitaillement, dans la lumière blafarde d’un projecteur, Anne-Sophie s’active. Elle papillonne entre la poussette où un bébé se tient bien tranquille, emmitouflé sous les couvertures, et la préparation des bidons et des aliments pour son homme, Renaud Rouanet. Je contemple avec effarement cette jeune femme capable d’être au four et au moulin, à la fois maman d’un enfant en bas âge et ravitailleuse de choc. Ce matin-là, dans ces ténèbres mouillées, j’ai réalisé quelle abnégation devait posséder l’assistant d’un coureur d’ultratrail ainsi que le rôle clé de cette fonction dans la réalisation d’une performance.

« Pendant quelques années, j’ai assisté Renaud avec les deux enfants. Mais c’était très compliqué de tout gérer », confie Anne-Sophie Rouanet, confirmant l’impression que j’avais eue sur l’ultratrail de L’Ardéchois quelques années plus tôt. « Nous sommes devenus beaucoup plus cools sur l’organisation de l’assistance… et c’est parfois un peu à l’arrache ! Mais si je suis détendue, Renaud l’est aussi et la course se déroule mieux. » Présente uniquement sur certains ultras et désormais régulièrement épaulée par des amis, Anne-Sophie apprécie de partager les épreuves avec son conjoint. Tout comme Virginie Bohard, qui adore jouer ce rôle de l’ombre. « J’aime rencontrer les gens, j’aime les nuits blanches, j’aime l’ambiance sur les ravitaillements. J’aime aussi l’adrénaline que procure ce rôle très important pour le coureur, non seulement en termes de logistique, mais aussi de soutien psychologique », confie la femme de Patrick Bohard. Si la gestion matérielle apporte un réel confort au trailer, la dimension mentale s’avère elle aussi essentielle, notamment pour les coureurs du cœur du peloton. « Parmi les athlètes que je coache », indique Rémy Marcel, qui est également entraîneur, « certains ont tendance à rester trop longtemps sur les ravitaillements à cause de l’assistance : ils s’attardent parce que leur femme a fait une longue route pour venir, parce que leurs enfants sont là… Mais il faut faire la part des choses : même si la présence de l’assistance est réconfortante, il faut rester le temps nécessaire et pas davantage. L’assistance ne doit pas être contre-productive. » Il arrive même que le coureur, au creux de la vague, arrive au ravitaillement et profite de l’aubaine de la présence de son suiveur pour abandonner – alors qu’il aurait continué s’il avait été seul. « Il faut briefer l’assistant avant la course pour lui dire d’encourager et de booster – sauf en cas de mise en danger du coureur, évidemment – et de ne pas retarder ni inciter à abandonner », estime Rémy Marcel.

Une logistique complexe

Pour un suiveur, le plus stressant est sans doute l’optimisation des déplacements. L’objectif est double : éviter de se perdre pour, d’une part, ne pas rater le passage du coureur sur le point d’assistance prévu et, d’autre part, se réserver la possibilité de se reposer. « Je suis très organisée : je prépare tout minutieusement en amont afin de ne jamais chercher ma destination », précise Virginie Bohard qui compose de véritables dossiers avec cartes, parcours et timing. « Maintenant, je prends un chauffeur – souvent une copine – car il peut être dangereux de conduire en état de fatigue. Je ne veux pas m’endormir au volant ! » Certains athlètes n’hésitent pas à répartir la lourde charge de l’assistance entre plusieurs personnes de confiance : tandis que l’un assure le suivi de jour, un autre réalise l’assistance nocturne. « Parfois, je préfère ne pas faire la nuit. Alors Renaud se fait ravitailler par des amis. Au bout d’un moment, j’ai vraiment besoin d’un lit… », avoue Anne-Sophie Rouanet. L’ultratrailer grenoblois Rémy Marcel prépare quant à lui une véritable feuille de route pour son assistance afin « de lui faciliter au maximum le travail ». Il tient ainsi compte de plusieurs critères :

  • les accès : temps de marche éventuel, durée du trajet routier, délai entre deux points de ravitaillement… ;
  • les horaires : « j’essaie de limiter l’aide extérieure sur les parties de nuit afin que la personne qui m’assiste puisse se reposer un minimum »;
  • les besoins : « inutile de faire déplacer la personne uniquement pour prendre une photo ! »

Hyper organisé, le Grenoblois compose ainsi un grand tableau pour son assistant. Une rigueur qu’observe aussi Virginie Bohard car elle permet de ne rien oublier et de respecter la stratégie matérielle et alimentaire du coureur. Du côté du Vercors, Renaud Rouanet travaille sur le profil de la course : « Je l’imprime et je note dessus les points de ravitaillement et l’estimation de mes temps de passage. Je précise ensuite ce que je souhaite trouver à chaque point. » Patrick Bohard et Rémy Marcel procèdent de manière similaire afin « rendre le passage par les stands le plus fluide et le plus efficace possible », pour reprendre les termes du Grenoblois. Cette planification écrite noir sur blanc permet non seulement à l’assistant de préparer ce qu’il présentera au coureur, mais aussi de pallier le manque de lucidité de l’athlète. « Cela permet d’éviter des oublis car, bien souvent, quand on est en course, on est obnubilé par certaines choses et on en oublie d’autres. Par exemple, si on a très soif en arrivant sur une zone de ravitaillement, on risque de se focaliser sur le fait de boire et recharger ses bidons et on peut oublier de repartir avec de la nourriture ou une batterie de frontale », indique Rémy Marcel.

Lien vers le tableau de Rémy Marcel : Assistance UT4M

Le ravitaillement s’apparente à un passage aux stands.

Anticiper le besoin du coureur

Néanmoins, même lorsque l’ultratrailer a tout programmé, de la boisson isotonique à la purée de pomme de terre en passant par les chaussettes de rechange et la couleur du tee-shirt à enfiler, il arrive que les plans préétablis soient complètement bouleversés. Parce que, tout-à-coup, les aliments solides ne passent plus. Parce que la météo s’est dégradée et qu’il devient urgent de troquer le tee-shirt contre un vêtement plus chaud. Ou encore parce que dormir quelques minutes devient une nécessité pour espérer terminer la course. « Patrick élabore son plan, mais j’anticipe souvent : je sais ce dont il peut avoir besoin ou envie à tel endroit, alors je prépare ce qu’il faut en plus de ce qu’il a prévu », confie Virginie Bohard, témoignant de l’extrême complicité et de la parfaite complémentarité qui unissent le couple sur un ultra. Pour Renaud Rouanet aussi, le maître mot est l’adaptabilité : « Je prends vraiment ce qui me fait envie… et ce n’est pas toujours ce que j’ai prévu, surtout après le premier tiers d’une course ! » Rémy Marcel opte quant à lui pour la diversité : il détourne la destination originelle des mallettes de bricolage multi-compartimentées pour les transformer en mallettes de ravitaillement. Dans chaque case, il dispose gels, barres, compotes, fruits secs, crème anti-frottements, pastilles anti-crampes… « Ainsi, à mon arrivée sur le ravito, j’ai de suite un très large choix d’aliments. Il est impossible de savoir à l’avance, sur un ultra, ce que l’on voudra manger et ce dont on aura besoin », explique-t-il. Afin que l’assistant ne tombe pas en panne de denrées, un bon stock de nourriture est prévu afin de pouvoir réapprovisionner les mallettes au fur et à mesure de la course.

Côté matériel, l’organisation propose souvent l’acheminement d’un (ou plusieurs) sac(s) sur certains points. L’idéal est alors d’en profiter pour éventuellement pallier l’absence du suiveur ou lui permettre de se reposer. Dans ce cas, le choix du contenu du sac doit être réfléchi en amont. Mais, là encore, les coureurs privilégient souvent la diversité afin de remédier à tout problème potentiel. « Je prépare un sac géré par l’organisation et un autre pour mon assistance. Dans ce dernier, je mets des vêtements de rechange, des flasques, des frontales, une montre, des chaussures, des bâtons… Tout ce qui peut être utile au cours de l’épreuve », détaille Rémy Marcel. Dans le clan Bohard, Virginie a même un casque anti-bruit dans sa musette afin de permettre à Patrick de dormir sereinement sur certains ravitaillements. L’assistance joue là aussi un rôle crucial : rien de pire que s’endormir avec l’intention de repartir 15 minutes plus tard… et se réveiller une heure après ! Le suiveur joue donc aussi le rôle de maître du temps. Parfois à ses dépens car l’efficacité sur un ravitaillement peut parfois être si importante que le coureur ne s’arrête pas plus d’une ou deux minutes, échangeant tout juste quelques mots (voire aucun) avec son dévoué serviteur.

 

Ingrat, le job de suiveur ? Sans doute. On oublie trop souvent de citer l’importance de ce travailleur de l’ombre sans lequel un ultra serait bien plus compliqué à gérer pour l’athlète. Mais le coureur sait pertinemment, lui, que sans cette aide extérieure tout serait bien moins confortable, à la fois matériellement et psychologiquement. Au-delà de l’aide logistique, l’assistant est une petite lumière auprès de laquelle il fait bon se réchauffer, ne serait-ce que quelques secondes, entre deux sections qui semblent parfois interminables…

 

Et vous, quelles sont vos envies de nourriture les plus déraisonnables pendant un ultra ?…

Zoom sur Cathy Ardito, assistante de Xavier Thévenard

Le triple vainqueur de l’UTMB® peut compter depuis de nombreuses années sur l’assistance de Cathy Ardito qui prépare avec un soin extrême le suivi du champion. « Ce qui fatigue un athlète, c’est l’incertitude. Xavier et moi nous connaissons très bien. Il n’a aucune incertitude : il sait que je serai présente au ravitaillement et que je n’oublierai rien. Je dois faire une assistance digne de son perfectionnisme et de son niveau. Je ne lui fais pas gagner un ultra, mais je peux lui faire perdre une course. Je fais attention à ce que je fais et à ce que je lui dis », confie Cathy Ardito qui a vu grandir le Jurassien depuis son plus jeune âge.

Avant l’UTMB®, le duo répète ainsi les procédures dans le cocon douillet d’un chalet : l’ordre des gestes, la disposition du matériel sur la table, l’élaboration du tableau d’assistance… « Il n’y a aucune place pour l’improvisation. Xavier sait à quoi s’attendre, il n’a aucune surprise. C’est rassurant pour lui. Mais on s’adapte aussi, si besoin. » Grâce au staff dont il bénéficie, Xavier Thévenard dispose ainsi d’une assistance matérielle qui est volontairement dissociée des informations de course transmises par Laurent Ardito, le mari de Cathy, et Benoît Nave, son ostéopathe et nutritionniste. « Je m’occupe uniquement de l’état général de Xavier. Je prends soin de lui et c’est seulement ensuite, à la sortie du point de ravitaillement, que Laurent lui donne éventuellement des informations, comme les écarts avec les autres coureurs. »

Au cœur de la stratégie de Xavier Thévenard, la performance et rien d’autre, même s’il entretient avec Cathy une relation privilégiée. « Sur un ultra, ce qui fait la différence, c’est le mental. Il faut donc éliminer toute charge mentale et tout parasite avant et pendant la course. En assistance, il faut être détaché et rester dans son rôle. Il faut arriver à mettre de côté la dimension affective, même s’il est important pour le coureur, d’un point de vue psychologique, de savoir qu’une personne de confiance l’attend à tel endroit. »

Quant à l’itinéraire entre les différentes zones de ravitaillement, Cathy et Laurent Ardito le préparent soigneusement avant la course en repérant les lieux ou, au besoin, en se faisant accompagner le jour J par une personne qui connaît la région. « Et c’est peut-être bête à dire, mais mieux vaut y penser : on fait le plein d’essence avant le départ ! » conclut Cathy en riant.