Primes de course : pour un modèle économique soucieux des athlètes

L’apparition des primes de course a souvent défrayé la chronique. Et quand une épreuve affiche ouvertement sa grille de récompenses en monnaie sonnante et trébuchante, c’est toute une partie des trailers qui s’offusque. Avant de crier au loup sous prétexte de défendre corps et âme le fameux « esprit trail », encore faut-il bien analyser la question.

 

L’argent a depuis bien longtemps cessé de scandaliser les fans de certains sports. Dès qu’un processus de professionnalisation s’enclenche, la rémunération fait son apparition. Tel fut le cas du football, puis du rugby. Tel fut le cas aussi de l’athlétisme et des courses sur route. Aujourd’hui, le tout jeune trail running voit émerger des polémiques liées à l’émergence du business dans un milieu où l’on aime cultiver « l’esprit trail » dénué de tout intérêt et uniquement nourri de l’amour de la nature et de l’effort gratuit.

 

Haro sur les primes de course

Les pourfendeurs de l’argent dans le trail ont plus d’un argument dans leur panoplie. Certains affirment ainsi que les primes de course entraînent une perte des valeurs morales. Si la motivation première d’un coureur qui épingle un dossard est de rafler la prime du vainqueur, alors il vend son âme. Le trail n’est pas (encore) un sport professionnel et seuls quelques athlètes parviennent à vivre (souvent chichement) de leur passion grâce à des sponsors, mais aussi grâce à leur capacité à valoriser leur expérience et leurs compétences (prestations de coaching, encadrement de stages…). Mais où est le plaisir et la pureté de l’esprit sportif quand on s’aligne au départ avec un objectif : rentrer à la maison avec un chèque ? Nous avons tous en tête l’exemple des coureurs africains encadrés par des agents parfois peu scrupuleux qui multiplient les courses sur route au cours d’un même week-end afin de remporter un maximum de primes pour vivre, voire pour faire vivre leur famille restée de l’autre côté de la Méditerranée. A-t-on réellement envie de voir le trail évoluer ainsi ?

D’autres opposants aux primes affirment que l’argent incite au dopage. Pour décrocher une prime, un coureur peut être prêt à tout. Y compris à avaler n’importe quoi pour booster ses performances et avoir la quasi-garantie de gagner suffisamment d’argent pour vivre. Le corollaire de cet argument est logique : alors que les grosses organisations auront les moyens d’afficher une grille de primes alléchantes pour l’élite, les petites manifestations verront les athlètes de bon ou haut niveau les délaisser pour privilégier les courses « rentables. » Adieu les champions au départ d’un trail de quartier qui font rêver les pelotons et médiatiser des territoires grâce à leur seule présence !

Il y a aussi ceux qui craignent de voir le trail running prendre le même chemin que le VTT. A ses débuts, le VTT réunissait sous la même arche élite et populaires, sans distinction. C’était magique pour le pratiquant occasionnel de s’élancer dans le sillage des plus éminents champions ! Tout comme il est magique aujourd’hui pour un ultra trailer anonyme de gambader dans les rues de Chamonix au départ de l’UTMB dans la foulée des meilleurs mondiaux. Si l’argent s’insinue dans le trail, alors la discipline risque fort d’évoluer comme le VTT : une coupure irréversible séparera l’élite de la masse. Les champions vivront de leur sport et auront leurs propres compétitions (sur circuits, pour les besoins de la presse) tandis que le reste du peloton vivra sa passion loin de ses idoles. Où sera alors l’esprit trail fait de partage, de simplicité et d’échange entre tous les passionnés, quel que soit leur niveau ?

© TransGranCanaria – Carlos Díaz – Recio

L’argent dans le trail, pourquoi pas ?

Pourtant, en théorie, gagner de l’argent pour un travail accompli ne choque personne. Lorsqu’un cycliste, un skieur ou un rugbyman professionnel est payé pour s’entraîner, personne ne s’offusque. Pourquoi le trail serait-il exclu de cette logique ? « Le problème, en France, c’est que l’on associe souvent l’argent au dopage. C’est un problème social, je pense », affirmait Kilian Jornet en interview il y a quelques années (source : www.nutri-site.com). « Pour moi, c’est un travail et je ne vois pas le problème de gagner de l’argent. » Quelqu’un qui consacre sa vie à s’entraîner et qui remporte des victoires n’a-t-il pas le droit légitime de gagner de l’argent en contrepartie de son labeur ? Courir à haut niveau implique des sacrifices à la fois personnels et professionnels. Pour gagner des épreuves d’envergure mondiale, il ne suffit pas de courir trois fois par semaine, ni même une fois par jour. Il faut adopter une démarche sportive de haut niveau, au même titre qu’un cycliste, un footballeur ou un tennisman professionnel.

Sans primes de course, sans soutien financier de la part des sponsors, un athlète ne peut prétendre vivre de son sport. Il doit dès lors travailler en parallèle de son entraînement pour subvenir à ses besoins. Dans de telles conditions, être sportif de haut niveau devient extrêmement compliqué. Voire impossible. Comment atteindre le meilleur niveau en devant cumuler fatigue d’un travail « classique » et d’un entraînement intensif ? Comment trouver un équilibre entre entraînement, travail et vie familiale et sociale ? Pour que le haut niveau s’épanouisse, il faut que les athlètes puissent se consacrer pleinement et sereinement à leur activité sportive. Pourquoi ? Parce que le haut niveau exige de prendre soin des moindres détails et d’avoir une sérénité psychologique (et donc de ne pas se ronger les sangs pour savoir comment payer le loyer). Parce que le haut niveau requiert aussi de s’entraîner deux fois par jour. Les primes de course sont donc, quelque part, la garantie de l’épanouissement du trail de haut niveau.

Avec l’inflation kilométrique et la difficulté grandissante des épreuves, notamment sur des circuits tels que l’Ultra Trail World Tour, il apparaît que les coureurs ne peuvent multiplier à l’envi les compétitions. Contrairement aux courses sur route où il est possible de s’aligner sur deux 10 km au cours du même week-end, le trail (et a fortiori l’ultra) ne permet pas ce genre de cumul. Il ne semble donc pas aberrant que les courses réputées, telles que la Grande Course des Templiers ou la Saintélyon, offrent des primes intéressantes aux vainqueurs. Il faut bien que les champions vivent entre deux compétitions, non ?

Côté organisateurs, les primes permettent d’avoir un minimum de garanties quant au plateau sportif. L’exemple de la Skyrace des Matheysins, petite épreuve iséroise, est éloquent : grâce à l’instauration de primes dès les premières éditions, la course a attiré quelques grands noms du trail (Fabien Antolinos, Céline Lafaye, Maud Gobert, Stéphanie Duc…) alors qu’elle venait de naître et que rien ne laissait augurer une telle attractivité auprès de l’élite. Pour Eric Le Pallemec, organisateur du Trail des Passerelles du Monteynard, « les primes n’ont pas d’intérêt pour les petites épreuves, à moins de vouloir constituer un plateau sportif pour attirer les médias. » Alors que le TPM a construit sa popularité sans s’entourer de champions, son organisateur estime que « le succès d’une épreuve peut se passer du haut niveau. Le plateau, favorisé par les primes, ne doit pas être la priorité. Il faut d’abord avoir une base solide – autrement dit une organisation de qualité et un succès populaire – avant d’ajouter la cerise sur le gâteau et la légitimité compétitive que constituent les coureurs de haut niveau. »

 

Alors, primes ou pas primes ?

Entre tous ces arguments contradictoires, difficile d’avoir un avis tranché, n’est-ce pas ? Il nous semble pourtant que cette question des primes ne devrait pas susciter autant de polémiques et de craintes. Le dopage n’a nul besoin de TrailArdechois12-0005l’argent pour émerger, en témoignent les pratiques banales d’automédication des coureurs du peloton qui n’ont aucun objectif financier en ligne de mire. Quant aux valeurs morales qui se noieraient dans l’appât du gain, elles dépendent plus des athlètes eux-mêmes et de leur état d’esprit que de la présence des primes. « Je suis pour les primes, mais pour qu’elles soient instaurées de manière intelligente et cohérente en fonction du niveau », confie Nicolas Martin, notamment 2e de la Transvulcania et vainqueur du High Trail Vanoise cette saison. « Par exemple, on pourrait créer des courses de niveaux différents (A, B et C). Cela garantirait à l’organisateur la présence d’un certain nombre de coureurs élite et, pour le coureur lambda, la possibilité de se frotter à cette élite. Les marques pourraient investir dans ce type de circuit. Le but est de créer un modèle économique viable pour tous et soucieux des athlètes. » Bien entendu, nous ne saurions être partisans d’un « trail business » où l’argent règnerait maître aux dépens de la passion et de l’éthique sportive. Mais les primes de course ne signifient pas que le trail basculerait dans les travers et les excès de certaines disciplines et qu’il perdrait son âme. Pour que notre passion commune évolue et s’épanouisse, pour que les champions continuent à nous faire rêver et à pratiquer l’art de courir en montagne au plus haut niveau, il faut que tous les acteurs du système réfléchissent ensemble à un avenir respectueux non seulement des valeurs du trail, mais aussi des hommes et des femmes qui le pratiquent.

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