Il y en a partout.
Nous sommes envahis !
La fin de l’été les voit fleurir aux six coins de l’Hexagone.
Tous aussi délirants, tous aussi inhumains.
Tous aussi incompréhensibles pour mon esprit probablement trop étroit.
Les ultras ne sont plus ces événements exceptionnels et rares qu’ils étaient autrefois. Ils sont devenus monnaie courante, presque aussi anodins que les épreuves de 10 km route. Le trailer acharné peut même s’amuser à courir un ultra par semaine, histoire de travailler son foncier et, évidemment, de glaner des points qualificatifs pour l’UTMB. J’en connais même qui, je vous le jure sur mes trois paires de baskets et mes quinze bidons, ont osé enchaîné la même année l’UT4M, l’UTMB et le Tor des Géants. Délirant. Tellement délirant que le gars en question a plongé dans un burn out exemplaire avec un épuisement physique et une déliquescence mentale tels que les médecins lui ont tout bonnement interdit de courir pendant plusieurs mois. On croit rêver.

On croit d’autant plus rêver que le trail reste un loisir pour l’immense majorité d’entre nous. Autrement dit une activité qui nous procure du plaisir, du bien-être et de l’épanouissement. Mais quand je vois ces ultra-trailers sur les sentiers, défigurés, épuisés, marchant avec peine, traînant leurs guiboles maculées de boue et de sang, j’avoue que je ne comprends pas. Les champions éprouvent déjà bien des difficultés à encaisser ces kilométrages et dénivellations qui dépassent l’entendement, alors comment un coureur lambda peut-il éprouver une once de plaisir sur ces distances ? Le plaisir réside-t-il dans le sentiment d’héroïsme qui les submerge sur une ligne de départ où le public regarde avec un ahurissement mêlé d’admiration cette horde d’individus harnachés comme s’ils partaient au combat ? A quel moment basculent-ils dans la souffrance, celle qui transforme vos muscles en béton, celle qui fait plonger votre moral au fond de vos chaussettes (tachées de sang évidemment puisque vos pieds macèrent dedans depuis plus de 15 heures), celle qui vous fait voir des lutins derrière chaque rocher (et ce n’est pas à cause de la morphine, promis juré) ?

« Tu ne peux pas comprendre, tu n’as jamais fait d’ultra. » Voilà sans doute ce que pensent les ultra-fondeurs en lisant ma prose. Une copine me disait un jour : « à un moment donné, tu passes de l’autre côté. Et là, tu ne vois plus défiler les kilomètres, tu n’y penses même plus. » Si je ne m’abuse, un drogué emploierait presque la même terminologie pour évoquer un trip. Et si l’ultra-trailer était tout simplement un shooté du kilomètre et de la dénivelée ? Tout s’expliquerait. Son besoin irrépressible d’aller courir tous les jours au moins deux heures, quitte à se lever à 4h du matin quand il fait nuit noire et qu’il pleut des cordes (et quel bonheur de parler de sa sortie matinale sur les réseaux sociaux et de lire les commentaires des « amis » électroniques : « t’es un champion », « quel courage », « bravo ! » et autres hypocrisies virtuelles). Son placard à chaussures plein à craquer de baskets : une paire pour quand il fait humide, une paire pour quand c’est sec, une paire pour quand on court sur terrain technique, une paire pour quand on court sur terrain roulant, une paire pour quand on fait une sortie longue sur du bitume… Ses Tupperware peuplés de barres énergétiques maison que personne dans la maison n’ose toucher, non pas parce qu’elles sont réservées au héros, mais parce qu’elles ont une tête de « j’suis moche, pas bonne, mais di-é-té-tique ». Ses soirées devant l’écran de l’ordinateur, entre posts détaillés sur son blog 100 % égocentrique et analyse approfondie des données cardio-kilométro-dénivello-alluristiques recueillies par son ordinateur de poignet dont il ne maîtrise que le tiers des fonctions.

D’accord, d’accord, je me moque un peu. Mais je peux d’autant plus ironiser que mon propre placard déborde de baskets et que je m’applique chaque jour à compléter mon précieux carnet d’entraînement. En revanche je n’appartiens pas à la caste privilégiée des super-héros ultra-trailers. C’est sans doute pour ça que j’ai regardé avec un certain détachement et sans réelle admiration le déroulement du Tor des Géants. Courir 330 km et 24 000 m D+ (!!!!) d’une traite, franchement, ça me dépasse. Je ne vois ni l’intérêt sportif, ni l’intérêt personnel. Oui, c’est une aventure, oui, c’est un défi, oui, c’est une opportunité pour aller au-delà de ses propres limites… Mais non, ce n’est sûrement pas très sain pour le corps et pour l’esprit, non, ce n’est plus de la course à pied, non, ce n’est pas plus remarquable de boucler un ultra que d’avaler 20 ou 30 km en montagne à fond de train. Quand je pense que certains sont déjà en train d’éplucher le calendrier pour savoir où et quand ils pourront glaner leurs points UTMB 2016… C’est ça, un héros, un vrai. Celui qui, encore appuyé sur ses béquilles post-UTMB, prépare déjà son camelbag. Parce qu’un ultra-trailer, c’est pas une chochotte, et toc !

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