Le flow, vous connaissez ? C’est une sorte d’état de grâce qui s’empare de vous sans prévenir. Tout à coup, vous éprouvez la sensation d’être sur un petit nuage : rien ne peut vous atteindre, vous baignez dans un bonheur et un bien-être qui vous procurent le sentiment (illusoire, hélas) que vous êtes invincible. Pour Dominique Simoncini, préparateur mental, le flow est un état que l’on peut maîtriser ou que l’on peut provoquer. Explications… avant d’opposer à ce point de vue, dans un prochain article, un avis pour le moins divergent.

Comment peut-on définir l’état de flow ?

« Le flow a été identifié par les Américains dans les années 1980, d’où la consonance anglo-saxonne du terme. Les chercheurs ont notamment placé des capteurs neuro-moteurs et musculaires sur des individus pour appréhender les conjonctions entre les deux systèmes. Ils ont identifié les phases de flow et les sentiments éprouvés par l’athlète. Ils ont compris que c’était l’ensemble de ces facteurs qui faisait émerger la performance plutôt que les encouragements et les éléments extérieurs. Ils venaient d’identifier l’un des facteurs d’émergence de la performance.

On essaie d’identifier le flow en psychologie et en préparation mentale. C’est le graal de tout sportif, toutes disciplines confondues. Il correspond à un état homéostatique, autrement dit un état où tout est parfait physiquement, psychologiquement et physiologiquement. Cet état n’est jamais atteint au début d’une compétition car il faut être préalablement échauffé. C’est pour cette raison que l’on travaille souvent sur des routines de préparation avec les sportifs qui font des efforts rapides, par exemple en saut à la perche, car ils doivent atteindre immédiatement l’état de flow. Pour atteindre l’état de flow, il faut donc bien s’échauffer, être physiologiquement bien préparé et éprouver un bien-être mental. Toutefois il ne faut pas confondre l’état de flow et l’état « pré-explosion » : dans le deuxième cas, il s’agit d’une euphorie qui précède l’explosion en plein vol et qui est liée à un pic de glycémie auquel succède une baisse de régime brutale. »

L’état de flow s’inscrit-il dans la durée ou est-il éphémère ?

« Le flow est un état passager car il est très difficile de la maintenir pendant une longue durée. On comprend aisément que certains paramètres sont amenés à se dégrader au cours de l’effort, qu’il s’agisse de l’apparition de la fatigue physique, d’une baisse du taux de sels minéraux dans l’organisme… Lorsque l’on identifie l’origine de la dégradation d’un paramètre, on peut la compenser, par exemple en se ravitaillant ou en s’accordant une phase de récupération : cela permet de retrouver l’état de flow plusieurs fois au cours de l’effort. Plus on s’inscrit dans la pro-action, plus on peut réduire les passages à vide entre deux états de flow. »

Le flow est-il un état exclusivement vécu par les sportifs lors d’une compétition ?

« Non, la compétition sportive n’est pas forcément liée à l’état de flow. On peut retrouver cet état en situation professionnelle, par exemple au cours d’une réunion où l’état d’esprit très aiguisé et la prise de parole très sûre : on atteint alors un état de flow psychologique qui se révèle lié aux mêmes facteurs qu’en sport. On peut également atteindre le flow à l’entraînement. Cela survient en général chez des athlètes peu expérimentés qui ont du mal à expliquer pourquoi ils éprouvent ce bien-être total. Le carnet d’entraînement devient alors un outil particulièrement utile : en le consultant, on peut identifier les éléments propices à l’apparition du flow. »

L’état de flow peut-il être atteint de manière volontaire, voire programmée ?

« Le flow se construit, s’organise, se prépare. Il résulte de la conjonction de trois facteurs : physique, physiologique et psychologique. Les premières apparitions du flow sont généralement le fruit du hasard. Plus on est professionnel et égocentrique, plus on sait comment générer cet état car il faut être à l’écoute de ses sensations et savoir expérimenter. Certains sont capables de déterminer dans quel état ils seront à l’instant T. Les athlètes de haut niveau sont par nature égocentriques, c’est-à-dire centrés sur eux-mêmes (leurs sensations, leur état de forme…), mais ils sont aussi attentifs à toutes sortes de stimuli. Ils arrivent donc à répéter régulièrement l’état de flow en recourant à des stratégies pour retrouver la source de la performance quand ils le veulent. »

Peux-tu donner quelques conseils pratiques pour atteindre l’état de flow ?

« Avant tout, je dirais qu’il faut profiter de l’instant de flow quand il survient : l’état de grâce est ce que l’on recherche prioritairement quand on fait du sport, donc il faut absolument en profiter quand on l’atteint. L’idéal est d’être analytique dans ce moment-là : regarder sa montrer, plonger tout entier dans le flow… et manger tout le gâteau ! Quand le bien-être baisse d’intensité, regarder de nouveau sa montrer permet de constater combien de temps a duré l’état de flow. La durée de cet état constitue un indicateur fort. Physiologiquement, la sortie de l’état de flow signifie que l’on est en dette de quelque chose. L’inconvénient est que, pendant le flow, on se sent si invincible qu’on en oublie les paramètres fondamentaux que sont l’hydratation et l’alimentation et qui permettent pourtant au flow de durer. Il faut donc rester lucide tout en profitant de cet état.

Pour comprendre comment est survenu le flow, il faut évacuer le « pourquoi » pour se centrer sur le « comment ». Regarder le carnet d’entraînement permet de comprendre ce qui a permis au flow d’émerger, mais il faut aussi être plus attentif à ses sensations aussi. Aujourd’hui,on utilise beaucoup le cardio et la montre. On a recours aussi au smartphone et aux applications pour suivre son activité. Pourtant toutes ces technologies nous empêchent d’être centrés sur ce que nous faisons. Il faut écouter plus souvent son ressenti. En compétition, je conseille de garder la montre au poignet, mais de ne pas regarder le cardio. Pourquoi ? Parce que la compétition est un moment exceptionnel qui exige une gestion exceptionnelle. On peut donc se détacher des données du cardio. On réussit des choses en compétition qu’on ne réussit pas à l’entraînement. Ne pas utiliser de technologies en compétition permet d’aller jusqu’au point de bascule dans l’état de flow.

Enfin, je conseille de pratiquer l’imagerie mentale afin de se raccrocher à ce qu’a été l’état de flow. Sur un trail, certains coureurs sont à peine capables de marcher à 20 km de l’arrivée, puis ils trouvent comme un second souffle et se mettent à trotter à toute allure sur les deux derniers kilomètres. En imagerie mentale, on se raccroche à cette sensation de fin de course où le coureur se sublime, où il oublie la douleur, où il est heureux, où il se sent voler. On travaille sur ces images et sensations positives de fin de course et non sur la douleur éprouvée plus tôt. On crée ainsi une trace mnésique de l’état de flow, un souvenir rémanent. Il faut se créer des images très fortes des moments de grâce que l’on vit car cela permet d’intégrer des éléments forts psychologiquement et mécaniquement.

Un petit mot de fin ? 

« Il faut changer de paradigme. Nous avons tous été éduqué en regardant toujours nos erreurs, alors qu’il faut au contraire regarder ce qui nous permet d’atteindre l’excellence. Nous devons analyser les paramètres qui conduisent à l’état de flow,  revenir en arrière pour voir ce qui permet d’atteindre un état de grâce, autrement dit appréhender ce que l’on a fait de bien pendant la phase qui a précédé le flow. Nous avons tous en nous une référence flow à revivre !« 

Dominiquesimoncini Simoncini est préparateur physique et mental de nombreux sportifs de haut niveau, dont plusieurs trailers (parmi lesquels Sébastien Chaigneau).

Il est également l’auteur de « Ultra trail : la course intérieure ». 

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