Pour les besoins d’un article, j’ai récemment découvert une discipline malheureusement mal-aimée des médias et méconnue du grand public : le bobsleigh. Avant même de poser un pied sur la glace d’une piste, je savais vaguement que les athlètes pouvaient être aussi bobeurs car des camarades de club (Romain Heinrich, Florent Ribet, Damien Mech et Jérémy Boutherin) avaient déjà fait parler d’eux dans les rangs des coureurs à pied grenoblois. Très gentiment, Romain m’a accordé un long entretien, quelques jours à peine avant les championnats d’Europe à La Plagne. 

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Championnats d’Europe de bob à 2 à La Plagne , janvier 2015. Loïc Costerg au premier plan, pilote de l’équipe de France, et derrière lui son pousseur, Romain Heinrich.

L’histoire de l’équipe de France de bob est pour le moins étonnante et touchante. Vous avez participé aux JO de Sochi avec des moyens dérisoires par rapport à vos concurrents. Peux-tu raconter cette expérience incroyable ?

Lors de l’olympiade de Sochi, les athlètes étaient moteurs de tout. Avant 2010, il n’y avait aucun équipage français qualifié aux JO. Les instances officielles (fédération et ministère) avaient donc suspendu tout financement. Ainsi, de 2010 à 2014, il n’y avait pas d’argent pour le bob. Nous avons seulement pu compter sur l’aide du club de La Plagne et des sponsors locaux. Nous nous sommes organisés comme nous avons pu. Nous étions 8 athlètes pour un équipage de bob à 4. Le pilote choisissait ses pousseurs. Je réservais les hôtels et gérais le budget. Dans de telles conditions, aller aux JO de Sochi était un exploit.

Quelle est la situation du bob français aujourd’hui ?

La donne a changé. Le ministère a changé d’avis depuis que nous avons décroché la 17e place à Sochi. Nous regardons désormais vers les JO 2018. Nous avons un entraîneur, Bruno Mingeon, et un préparateur physique, Max Robert. Ca se structure, mais nous ne sommes pas encore au niveau de l’Allemagne !

Les athlètes qui ont lancé l’aventure sont-ils encore tous présents ?

Loïc Costerg (le pilote), Jérémy Boutherin et moi sommes présents depuis le début. Mais certains sont partis, comme Florent Ribet. Aujourd’hui, nous sommes six athlètes en saison. Le groupe se compose de 10 à 12 athlètes, mais tous ne se déplacent pas systématiquement sur les compétitions.

Les coaches d’équipes étrangères vous donnaient autrefois un coup de main parce qu’ils étaient émus par votre situation. Qu’en est-il aujourd’hui ? Vous regardent-ils désormais comme de sérieux rivaux ?

Les coaches étrangers ne nous aident plus puisque nous avons désormais un entraîneur. Mais le bob est un petit milieu où l’entraide existe vraiment. Il règne une grande humilité dans le bob car c’est un sport dangereux où tout peut s’arrêter du jour au lendemain. Les entraîneurs étrangers ont donc toujours un œil sur nous malgré tout. Par ailleurs, l’une des spécificités de l’équipe de France est qu’elle est partenaire de l’équipe de Monaco. Bruno Mingeon s’occupe aussi de l’équipe monégasque. Nous mutualisons les moyens et nous bénéficions aussi d’une bonne émulation.

Les membres de l’équipe de France vivent-ils désormais du bob ?

La fédération nous verse des dédommagements pendant l’hiver, ce qui nous permet de vivre a minima pendant la saison. Le reste de l’année, certains sont étudiants. Loïc est technicien forestier en été et il prend des congés sans solde en hiver. Quant à moi, cette année, entre le bob et l’athlétisme, je parviens à vivre. Originaire d’Alsace, je bénéficie d’une aide de ma région, ainsi que du soutien des fédérations et de mes sponsors.

Contrairement à l’athlétisme, le bob est un sport d’équipe. Est-ce cette dimension collective qui t’a séduit ?

Nous nous entendons bien, c’est vrai. Mais nous sommes à la fois coéquipiers et concurrents pour les sélections. Il y a 11 athlètes pour trois places dans le bob, le pilote étant titulaire et les trois pousseurs étant choisis à chaque compétition. Rien n’est jamais acquis et nul n’est irremplaçable. Si le pilote a décidé que tu n’étais pas à la hauteur, il peut décider de te remplacer. Mais l’aventure humaine est incroyable. Nous sommes aujourd’hui dans une logique de performance. Notre victoire à Saint Moritz en janvier était extraordinaire. Les liens entre les personnes et le travail du collectif paient enfin ! La dimension collective rend la victoire encore plus savoureuse.

A quoi ressemble la journée type d’un bobeur ?

La journée d’un bobeur est interminable ! Ce n’est pas un sport pour les fainéants ! On commence par se lever tôt pour prendre le petit déjeuner. L’entraînement a lieu non seulement sur la glace mais aussi hors glace. Il faut bien avoir conscience que 2’ de descente sur la piste prennent 4 heures de temps : il faut préparer le matériel, le charger dans le camion, pour le pilote reconnaître la piste, s’échauffer, faire la première descente, attendre que les autres équipages descendent à leur tour… Hors glace, nous faisons de la musculation, du sprint, de la plyométrie, de la PPG. Le soir, nous nous réunissons pour préparer la journée du lendemain. Nous avons aussi des soins de kinésithérapie et de récupération. Et le bobeur passe une partie non négligeable de son temps à manger car il évolue dans des conditions difficiles de froid et d’humidité.

Tu viens de l’athlétisme. Comment passe-t-on du tartan à la glace ?

Les pousseurs sont souvent issus de l’athlé parce que le bob requiert des qualités que développent les athlètes. Sur les premiers mètres, il faut de la force pour pousser le bob, sachant que le nôtre pèse environ 250 kg. Ensuite il faut avoir des qualités de vitesse pour lancer le bob. Enfin, l’une des conditions essentielles est aussi l’explosivité. Ce sont trois caractéristiques que possèdent les athlètes. De plus, en bob, il faut être aussi rigoureux techniquement qu’en athlé, notamment en termes d’alignement des segments pendant la course. Les sprinters et les lanceurs sont donc des sportifs particulièrement adaptés au bob.

Alors que tu brillais en lancer du poids, tu as décidé d’ajouter une corde à ton arc en pratiquant le bob. Comment es-tu passé du tartan à la glace ? 

Un copain de club, Damien Mech, faisait du bob en parallèle de l’athlétisme. Il a convaincu deux amis, également athlètes, Jérémy Boutherin et Florent Ribet, de le rejoindre sur la glace. Ils formaient donc un bob à 4 avec le pilote, Loïc Costerg. Mais le bob était trop léger, donc ils se sont mis en quête d’un gars plus lourd… et ce gars, c’était moi ! J’ai été recruté parce qu’avec mes 105 kg, j’apportais du poids dans le bob. L’avantage, c’est que je savais aussi courir. J’ai accepté de faire une descente, puis une deuxième… et j’ai adoré. J’avoue que j’ai vu aussi dans cette discipline le moyen de partir à l’étranger pendant la période hivernale. Rapidement, il s’est révélé que, sportivement, nous étions dans le coup. A partir de là, nous nous sommes lancés dans une démarche de haut niveau.

Peux-tu préciser quelle est cette contrainte de poids ?

Le bob à 4 est encadré par des règles. Parmi elles, figure une contrainte de poids : il ne faut pas que le bob avec l’équipage ait un poids inférieur à 210 kg et supérieur à 630 kg. Pour aller le plus vite possible, il faut à la fois un bob le plus léger possible à vide et le plus lourd possible avec l’équipage. On pousse ainsi un engin moins lourd, mais on descend plus rapidement puisque le poids total est plus élevé. Le bob se caractérise par d’autres contraintes techniques : l’aérodynamisme, qui exige un long travail de positionnement avec des tests en soufflerie, l’entretien des patins, la reconnaissance de la piste…

L’équipe de France regarde vers les Jeux Olympiques de 2018. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Cet hiver est une saison de transition. La structure se met en place. Nos objectifs de performance vont être de plus en plus élevés jusqu’aux Jeux. Malheureusement, le bob est un sport qui ne vit qu’une fois tous les quatre ans aux yeux du grand public. Nous avons à cœur d’être au rendez-vous à Pyongyang.

Romain Heinrich en bref

Né le 30/01/1990 à Colmar.
1,88 m – 105 kg
Membre de l’équipe de France de bobsleigh
Lanceur de poids licencié à l’Entente Athlétique de Grenoble
Diplômé de Grenoble INP en génie industriel et titulaire d’un master d’administration d’entreprise de l’IAE de Grenoble

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