On a coutume de le voir sur nos écrans de télévision. Ses jambes interminables et fines, son regard de tueur lorsqu’il court après une médaille, son audace lorsqu’il vient titiller les Africains a priori imbattables : Bob Tahri a incontestablement les qualités d’un vrai champion, capable de rivaliser avec les meilleurs mondiaux. Non seulement en compétition, mais aussi à l’entraînement, sur la terre rouge du Kenya.

Il y a quelques semaines, grâce à une commande du magazine Jogging International, je parlais au téléphone avec le recordman d’Europe du 3 000 m steeple qui était alors sur le point de s’envoler pour le Kenya. Nous avons évoqué ensemble la méthode utilisée par ces Africains hégémoniques et la manière dont Bouabdellah se l’est appropriée.

Vous partez régulièrement au Kenya pour vous entraîner avec l’élite mondiale. En côtoyant ces athlètes d’exception, avez-vous perçu chez eux une réelle volonté de s’entraîner à jeun ? Courir tôt le matin est-il l’un des secrets de la réussite ?

« Je ne suis pas sûr que la pensée des Kenyans soit centrée sur les effets physiologiques de l’entraînement à jeun. Le premier entraînement quotidien a lieu en fonction du lever du soleil, au moment où l’air est plus frais. C’est à cette période de la journée que l’on a les meilleures conditions pour s’entraîner et faire des sessions longues. L’entraînement à jeun correspond donc à une simple adaptation aux conditions climatiques et à des contraintes fonctionnelles : se lever à 5 heures pour déjeuner, c’est trop compliqué. Cette méthode permet cependant aux Kenyans de préparer leur corps à fournir un effort en déficit de forces et d’apports énergétiques. Mais je pense qu’ils ne se prennent pas la tête et ne se demandent pas s’ils sont en déficit glucidique lorsqu’ils courent à jeun. En tout cas, chez nous, c’est compliqué d’adopter cette méthode compte tenu de toutes nos contraintes. Moi, je peux le faire parce que je suis un athlète professionnel. »

Comment s’alimentent les coureurs kenyans ?

« Au Kenya, les coureurs se nourrissent surtout de riz, de maïs et d’ugali, qui est le plat national et se rapproche de la polenta. Leur alimentation très variée, très adaptée aux sports d’endurance. Mais, en réalité, ils font avec ce qu’ils ont… L’alimentation n’est pas déterminante dans leur préparation. En revanche, ils sont maintenant très attentifs à leur hydratation. »

Pensez-vous que l’entraînement à jeun soit une méthode intéressante pour le coureur européen moyen ? 

« Pour courir à jeun, il faut d’abord bien se connaître. Et ce n’est pas donné à tout le monde. A mon avis, quand on ne pratique pas la course à pied à haut niveau, on prend des risques par rapport à sa santé en s’entraînant de cette manière. Personnellement, je le fais car courir est mon métier. Avant de se lancer dans ce genre d’entraînement, on peut utiliser bien d’autres moyens pour progresser. Dans tous les cas, il faut se mettre très progressivement à courir à jeun car c’est agressif physiquement. Il faut maîtriser cette pratique, il faut vraiment se connaître. En Europe, je crois que l’on est trop concentré sur le superflu et qu’on oublie l’essentiel : il faut avant tout s’entraîner. Pour progresser, il faut courir ! »

L’entraînement à jeun est pourtant pratiqué par de nombreux coureurs européens, qu’ils soient experts ou non. D’après vous, quels sont les bénéfices de cette méthode ?

« Pour un coureur expert, courir à jeun permet de s’affûter et de créer un déséquilibre physiologique proche de celui que l’on vit en compétition. En ce qui me concerne, je m’entraîne à jeun tous les jours. Il y a des périodes où je le fais pour m’affûter, d’autres où l’objectif est de retranscrire ce que je fais en compétition. Pendant l’hiver et jusqu’en mai, je fais des séances dures le matin à jeun car les journées sont plus courtes. Et puis j’ai plus de fraîcheur à ce moment-là et je tape dans les graisses tout de suite. Le reste de l’année, je fais régulièrement des sorties de 30 kilomètres à jeun. Mais c’est parce que je me connais bien que je peux me permettre d’utiliser cette méthode ! Je sais comment mon corps réagit. Ceci dit, je ne m’entraîne pas à la kenyane toute l’année et je ne suis pas tout le temps au Kenya : ce n’est qu’une facette de ma préparation, laquelle a surtout lieu à la maison, avec mon entraîneur. Quel que soit son niveau sportif, il faut rester à la limite du raisonnable. Et, surtout, s’hydrater correctement. »

Quels conseils donneriez-vous au coureur européen qui rêve de courir aussi vite qu’un Kenyan ?

« Ce n’est pas parce que les meilleurs mondiaux adoptent une méthode qu’elle est idéale. Les Kenyans s’entraînent très durement. Or il faut faire la différence entre s’entraîner dur et s’entraîner bien. Il faut avoir conscience qu’en Europe, nous ne sommes pas au Kenya et que nous, Européens, ne sommes pas des Kenyans. Ces coureurs s’entraînent toute l’année à 2 500 mètres d’altitude, il ne faut pas l’oublier ! Je conseillerais donc aux coureurs de se tourner vers les entraîneurs des clubs qui sont capables d’élaborer des plans individualisés. Il faut définir un objectif et se donner les moyens de l’atteindre. Par ailleurs, l’entraînement en groupe est intéressant, surtout lorsque le groupe est d’un niveau homogène. Pour en revenir aux Kenyans, ils n’ont pas de véritable secret. Pour eux, courir est un moyen de sortir de la misère. Certains réussissent, d’autres non. La clé de la réussite est simple : il faut s’entraîner. »

Consultez aussi le dernier numéro de Jogging International (daté avril 2014 et actuellement en kiosque) : vous y lirez mon article sur l’entraînement à la kenyane, sujet pour lequel j’ai réalisé cette interview de Bob Tahri.

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