Certains y ont goûté par choix. D’autres y ont été contraints. Finir une compétition ex aequo laisse à la postérité de belles images incarnant le partage et la solidarité. Mais que penser de ces arrivées communes ? Est-ce la traduction des valeurs sportives ou, au contraire, leur reniement ? 

Franchement, j’adore. J’adore ces arrivées baignées de sourires et de regards complices. J’adore ces mains qui s’unissent et cette incarnation de valeurs humaines aussi fondamentales que la solidarité, le partage et l’amitié. Je me suis toujours dit que, si j’en avais un jour l’occasion, je vivrais le bonheur de franchir la ligne avec une compagne de route dans un bel élan de communion. Dimanche dernier, cette opportunité s’est enfin présentée : après avoir trotté côte-à-côte tout le long des 18 km de L’Ardéchois, Pauline Bruyère et moi décidons de terminer ensemble. A moins d’un kilomètre de l’arrivée, Pauline s’arrête brutalement, victime de crampes. « Vas-y, ne m’attends pas ! » me lance-t-elle en s’étirant. Désappointée, je ralentis, je l’encourage, je me retourne. Je ne sais pas quoi faire, il faut prendre une décision très vite car j’ignore si la troisième fille est loin ou non. Je cours en réduisant l’allure, me retourne encore et encore… Pauline est repartie, mais elle ne me rejoint pas. Alors j’avance… et je franchis la ligne seule. Vingt secondes plus tard, Pauline arrive à son tour. Bien que je sois heureuse de cette balade au cours de laquelle ma rivale a tout fait pour me faire lâcher prise, je reste dubitative : ai-je fait le bon choix en n’attendant pas Pauline ? Aurais-je dû m’arrêter et l’aider à rejoindre la ligne avec moi ?…

 

Le règne du partage

Pratiquer le sport en compétition, c’est s’inscrire dans une démarche concurrentielle : en épinglant un dossard sur son maillot, le sportif cherche à se mesurer aux autres, à occuper une place dans la hiérarchie et donc à se battre non seulement contre ses propres limites, mais aussi contre les autres. Finir à égalité avec un concurrent peut donc sembler être une hérésie : pourquoi faire un cadeau à un rival alors que l’on est justement venu pour se hisser le plus haut possible dans le classement ? C’est justement là que des paramètres « humanistes » interviennent. Au cours d’une épreuve (surtout si elle est longue), des liens peuvent se tisser entre les coureurs. Quand l’effort dure plusieurs heures, il est possible de parler, de s’entraider, de créer une complicité. Si le cheminement conjoint perdure et que la relation est sincère et sereine, pourquoi chercher à vaincre son compagnon de route sans lequel la course n’aurait pas eu la même saveur ? Finir ex æquo revêt dès lors un réel sens : en terminant main dans la main, on scelle officiellement l’union ressentie au cours de l’effort, on s’affiche publiquement ensemble. Le bonheur et les souffrances partagés au fil des kilomètres s’expriment aux yeux de tous. Parfois ces finish communs témoignent aussi de liens existant au-delà de la course du jour : deux amis peuvent décider de partager une performance pour le seul plaisir d’être ensemble. Adieu la rivalité !

Quid de l’esprit de compétition ?

Pourtant ces finish ex æquo ne vont pas sans poser problème, notamment pour les organisateurs. Allez imaginer qu’il n’y aura pas un seul vainqueur, mais deux… L’horreur pour celui qui gère la remise des prix et doit jongler avec les récompenses qu’il a sous la main. Et si la compétition est d’envergure avec attribution d’un titre à la clé, la présence de deux athlètes sur une même marche du podium ne contribue guère à la lisibilité des résultats. Bon, au-delà de ces considérations organisationnelles, considérons plutôt la dimension psychologique. En terminant main dans la main, le sportif renonce à l’esprit de compétition dans lequel il a pris le départ. Finir à deux, c’est accepter de ne pas se mesurer à tous les concurrents et de considérer son compagnon de route comme son alter ego, son parfait égal dans la performance du jour. Parce que, dans le fond, il y a presque toujours moyen de se départager. Même quand on est au bout de ses forces, on peut trouver en soi des ressources pour fournir un dernier effort et tenter de faire la différence. En un sens, le finish ex æquo consiste à refuser d’aller au bout de ses propres limites puisque l’on ne pousse pas son corps et son esprit dans ses ultimes retranchements. On renonce au profit d’autre chose que l’on considère plus gratifiant à ce moment-là : le partage. La démarche est émouvante car profondément humaine. Faut-il déplorer que certains préfèrent la communion et la compassion plutôt que la rivalité et la concurrence individuelle (voire individualiste) ? Les compétiteurs puristes diront qu’une course officielle n’est pas le lieu où ces valeurs humanistes doivent s’exprimer et que la présence d’un dossard et d’un classement justifie que le sportif reste concentré sur sa propre performance sans laisser de place à ses sentiments.

A titre personnel, j’ai tendance à avoir un avis partagé sur la question et à segmenter les compétitions. Il y a les courses sans enjeu réel qui permettent de laisser s’exprimer l’émotion et la volonté de partage. Et puis il y a les courses à enjeu, telles que les championnats fédéraux ou les épreuves de sélection, qui ne sauraient laisser la moindre place aux sentiments car chaque seconde compte et peut changer le cours d’une carrière. Ce raisonnement ne concerne toutefois que les athlètes de l’élite qui luttent pour les places d’honneur. Au sein du peloton, est-il utile de nourrir une soif compétitrice au détriment de valeurs humaines essentielles ? Je ne le crois pas. Et j’espère que la plupart des coureurs préfère franchir la ligne main dans la main avec un compagnon de route plutôt que le griller sans pitié à quelques mètres de l’arrivée.

Et vous, qu’en pensez-vous ? 

 

 

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