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Running et obésité : la guerre des kilos (première partie)

 

Courir pour mincir un peu est d’une banalité désarmante. Courir avec deux ou trois kilos en trop est d’une pesanteur déprimante. Mais courir avec 60 kg de surpoids paraît complètement surréaliste. Pourtant ils l’ont fait ! Vaincre l’obésité grâce au running est bien plus qu’un défi : c’est le combat de toute une vie. Témoignages et explications dans cet article paru au printemps dans Trails Endurance Mag.

Le phénomène n’est ni nouveau, ni spécifiquement français. Par contre, il est franchement inquiétant : partout dans le monde, l’obésité sévit et ne cesse de progresser. Sur la planète, le surpoids concerne la bagatelle de 1,4 milliard de personnes âgées de plus 20 ans et ce chiffre devrait atteindre 3,3 milliards d’ici 2030. Enorme. En France, l’évolution n’est guère plus enthousiasmante puisque 6,5 millions de personnes sont considérées obèses, soit 14,5 % de la population adulte. D’après l’INSERM, l’obésité est un « excès de masse grasse qui entraîne des inconvénients pour la santé et réduit l’espérance de vie ». Elle résulte « d’un déséquilibre entre les apports et les dépenses énergétiques » qui aboutit à « une inflation des réserves stockées dans le tissu graisseux, qui entraîne elle-même de nombreuses complications ». Parmi ces dernières, citons pêle-mêle les maladies cardio-vasculaires, le diabète, l’hypertension artérielle, l’apnée du sommeil, les maladies articulaires ou encore les risques accrus de certains cancers. Bref, un vrai cocktail explosif.

Ludovic Dromard, ancien obèse et finisher du Marathon des Sables !

La chirurgie à la rescousse

C’est d’ailleurs en prenant conscience des risques qu’il encourait que Ludovic Dromard a décidé de prendre le taureau par les cornes. « Je ne me voyais pas grossir alors que je prenais pourtant des kilos chaque semaine », évoque le quadragénaire. « J’étais en obésité morbide 3 (cf. encadré) et j’éprouvais des difficultés à faire des gestes simples du quotidien, comme enfiler des chaussettes. Je venais d’être papa de ma première fille, la quarantaine approchait… et j’ai pris conscience que je risquais d’y laisser ma santé. » En 2012, Ludovic décide donc de subir un bypass, lourde opération chirurgicale consistant à couper les 8/10e de l’estomac et une partie des intestins. « Mais la chirurgie n’est pas miraculeuse. Ce n’est qu’une aide à un moment donné. Elle ne peut pas fonctionner si l’on ne se donne pas les moyens de réussir », assène-t-il. De nombreux obèses recourent à d’autres méthodes telles que la gastroplastie (anneau gastrique). Après avoir tenté en vain différents régimes, Stéphane Chassignol, qui pèse alors 130 kg, choisit cette option en 2006 suite à une banale conversation. « J’ai rencontré un trailer qui m’a parlé de l’UTMB. Je me suis dit que je devais faire cette course, mais c’était un pari très compliqué avec mon poids… Alors je me suis décidé à me faire poser un anneau gastrique. »

Eric Marteau lorsqu’il menait une vie d’excès…

Aujourd’hui, il atteint d’autres sommets !

 

 

 

 

 

 

Si la chirurgie contraint à réduire les quantités d’aliments absorbés, elle ne résout pas toutes les causes du surpoids, notamment les paramètres psychologiques. Sans une volonté à toute épreuve, l’amaigrissement semble voué à l’échec. Certains obèses osent d’ailleurs se lancer en solo, sans aide médicale ni accompagnement. Eric Marteau, cuisinier breton et bon vivant, était un adepte des soirées bien arrosées et du grignotage à toute heure du jour et de la nuit. A tel point qu’il pesait 117 kg en 2010. « Et puis je suis parti en Mongolie où j’ai rencontré une chamane. A mon retour, tout a changé. Ce voyage a joué le rôle d’étincelle. Je me suis mis à supprimer plein de choses de mon alimentation et à faire du sport », raconte Eric qui, enfant, pratiquait le football, la natation et le triathlon. Avec une telle révolution quotidienne, la balance lui sourit forcément : 10 kg s’envolent en six mois. En trois ans et demi, le Breton passe de 117 à 63 kg et change totalement de vie. Il s’installe en Haute Savoie, se reconvertit en saisonnier et devient accro aux sports de montagne : trail, ski alpinisme, ski roues, vélo, natation… « Le sport m’a transformé. J’ai une existence et une philosophie de vie totalement différentes », confie-t-il. Thomas Desprez, jeune Mauriennais d’une vingtaine d’années, prend conscience de son obésité alors qu’il marche au-dessus de chez lui pour faire des photos. « J’ai presque fait un malaise à la fin de la montée et je me suis dit que ce n’était pas normal. Sans savoir pourquoi, je suis redescendu en courant. Quelques jours plus tard, je suis allé courir à plat. Mes douleurs sont passées petit à petit, mais il a fallu beaucoup de volonté et de détermination », raconte Thomas. Pour Marie Rousset, qui est parvenue à perdre 60 kg toute seule, l’option chirurgicale a été volontairement laissée de côté. « Je lutte contre l’idée selon laquelle l’opération est la seule solution lorsqu’on est obèse. Non, l’obésité n’est pas une fatalité, on peut perdre du poids en réduisant ses apports caloriques et en augmentant son activité physique. » Après avoir eu honte de son surpoids alors qu’elle participait à une émission de télévision aux côtés de son cousin présentateur, Marie a un véritable déclic. Elle se reprend en main du jour au lendemain, supprime énormément d’aliments, commence à pratiquer le vélo elliptique à une cadence effrénée, puis la natation, puis la course à pied. Elle cumule jusqu’à 5 heures de sport par jour et 30 heures par semaine !

 

Les témoins

Eric Marteau : « Il faut se donner du temps »
Taille : 1,75 m
Poids initial : 117 kg
Poids actuel : 67 kg
Âge : 37 ans
Profession : saisonnier
« Les effets du sport sur le corps sont étonnants. On se sent tellement plus libre ! J’ai mis six ou sept ans avant de parvenir à un poids et une alimentation stables. J’ai appris à ré-aimer le sport. Maintenant, c’est dur de m’en passer. Mais être obnubilé par son poids empêche d’éprouver du plaisir lorsqu’on mange ou qu’on fait du sport. Or le plaisir est à la base de la réussite. Le sport m’a transformé. Je suis devenu une autre personne. Lorsqu’on veut maigrir, il faut se donner du temps. Maigrir vite n’est ni durable ni sain. »  

Ludovic Dromard : « Un combat quotidien »
Poids initial : 131 kg
Poids actuel : 71 kg
Âge : 42 ans
Profession : chef d’entreprise
« La chirurgie n’est qu’une aide à un moment donné. Il faut réapprendre à manger, reprendre une activité physique. Après mon opération, je savais que les cartes étaient entre mes mains. Les obèses ne guérissent pas, ils sont malades toute leur vie et doivent faire attention en permanence pour ne pas reprendre de poids. C’est un combat quotidien. En restant vigilant, ce qui n’exclut pas de se faire plaisir en mangeant, la perte de poids est durable. De toute façon, la balance nous rappelle à l’ordre au moindre écart ! »

Thomas Desprez : « La plus belle chose qui me soit arrivée »
Taille : 1,70 m
Poids initial : 110 kg
Poids actuel : 60 kg
Âge : 24 ans
Profession : tourneur sur machine-outil
« Durant les deux premières années, j’ai toujours fait mes footings seul car, chaque jour, j’essayais de faire mieux que la veille, me battant uniquement contre moi-même. J’étais déterminé, sûr de moi. Je savais que c’était possible d’y arriver seul ! Ma manière de vivre a changé. Lorsque quelque chose me paraît difficile, je me dis que je peux forcément y arriver au bout d’un moment. Cette perte de poids est la plus belle chose qui me soit arrivée. J’en suis vraiment fier, et ma famille aussi. »

Stéphane Chassignol : « On ne guérit jamais vraiment »
Taille : 1,70 m
Poids initial : 130 kg
Poids actuel : 87 kg
Âge : 46 ans
Profession : conseiller du secrétaire d’état aux sports pour les sports de nature
« J’ai suivi de nombreux régimes, aucun n’a marché. Alors je me suis fait opérer, puis j’ai commencé à faire du sport : d’abord du VTT, puis du trail. Mais mon poids a beaucoup fluctué et fluctue encore. Quand mon poids est satisfaisant, c’est que je fais du sport. Sport et poids sont liés, ne serait-ce qu’à cause de ce qu’implique un entraînement : il faut faire attention à ce qu’on mange avant d’aller courir, à l’hygiène de vie avant une course. On n’est pas obèse par hasard. C’est une maladie et je suis tenté de dire qu’on ne guérit jamais vraiment. Il faudrait parvenir à se transformer psychologiquement pour guérir car l’obésité traduit une relation anormale à l’alimentation. »   

Marie Rousset : « J’ai retrouvé confiance en moi »
Taille : 1,63 m
Poids initial : 120 kg
Poids actuel : 65 kg
Âge : 38 ans
Profession : personnel au sol chez Air France
« J’ai retrouvé confiance en moi grâce à cette perte de poids. Je crois que tout le monde – ma famille, mes amis, mes collègues – étaient fiers que j’y sois arrivée. Pendant longtemps, j’ai gardé dans ma tête l’image de grosse que j’étais. Même après avoir perdu beaucoup de poids, je me regardais toujours dans les miroirs ou les vitres pour vérifier que je n’étais plus celle d’avant. J’ai fait une véritable razzia dans les boutiques de vêtements ! Maigrir, c’est à 90 % dans la tête. »

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Le dilemme du finish main dans la main

Certains y ont goûté par choix. D’autres y ont été contraints. Finir une compétition ex aequo laisse à la postérité de belles images incarnant le partage et la solidarité. Mais que penser de ces arrivées communes ? Est-ce la traduction des valeurs sportives ou, au contraire, leur reniement ? 

Franchement, j’adore. J’adore ces arrivées baignées de sourires et de regards complices. J’adore ces mains qui s’unissent et cette incarnation de valeurs humaines aussi fondamentales que la solidarité, le partage et l’amitié. Je me suis toujours dit que, si j’en avais un jour l’occasion, je vivrais le bonheur de franchir la ligne avec une compagne de route dans un bel élan de communion. Dimanche dernier, cette opportunité s’est enfin présentée : après avoir trotté côte-à-côte tout le long des 18 km de L’Ardéchois, Pauline Bruyère et moi décidons de terminer ensemble. A moins d’un kilomètre de l’arrivée, Pauline s’arrête brutalement, victime de crampes. « Vas-y, ne m’attends pas ! » me lance-t-elle en s’étirant. Désappointée, je ralentis, je l’encourage, je me retourne. Je ne sais pas quoi faire, il faut prendre une décision très vite car j’ignore si la troisième fille est loin ou non. Je cours en réduisant l’allure, me retourne encore et encore… Pauline est repartie, mais elle ne me rejoint pas. Alors j’avance… et je franchis la ligne seule. Vingt secondes plus tard, Pauline arrive à son tour. Bien que je sois heureuse de cette balade au cours de laquelle ma rivale a tout fait pour me faire lâcher prise, je reste dubitative : ai-je fait le bon choix en n’attendant pas Pauline ? Aurais-je dû m’arrêter et l’aider à rejoindre la ligne avec moi ?…

 

Le règne du partage

Pratiquer le sport en compétition, c’est s’inscrire dans une démarche concurrentielle : en épinglant un dossard sur son maillot, le sportif cherche à se mesurer aux autres, à occuper une place dans la hiérarchie et donc à se battre non seulement contre ses propres limites, mais aussi contre les autres. Finir à égalité avec un concurrent peut donc sembler être une hérésie : pourquoi faire un cadeau à un rival alors que l’on est justement venu pour se hisser le plus haut possible dans le classement ? C’est justement là que des paramètres « humanistes » interviennent. Au cours d’une épreuve (surtout si elle est longue), des liens peuvent se tisser entre les coureurs. Quand l’effort dure plusieurs heures, il est possible de parler, de s’entraider, de créer une complicité. Si le cheminement conjoint perdure et que la relation est sincère et sereine, pourquoi chercher à vaincre son compagnon de route sans lequel la course n’aurait pas eu la même saveur ? Finir ex æquo revêt dès lors un réel sens : en terminant main dans la main, on scelle officiellement l’union ressentie au cours de l’effort, on s’affiche publiquement ensemble. Le bonheur et les souffrances partagés au fil des kilomètres s’expriment aux yeux de tous. Parfois ces finish communs témoignent aussi de liens existant au-delà de la course du jour : deux amis peuvent décider de partager une performance pour le seul plaisir d’être ensemble. Adieu la rivalité !

Quid de l’esprit de compétition ?

Pourtant ces finish ex æquo ne vont pas sans poser problème, notamment pour les organisateurs. Allez imaginer qu’il n’y aura pas un seul vainqueur, mais deux… L’horreur pour celui qui gère la remise des prix et doit jongler avec les récompenses qu’il a sous la main. Et si la compétition est d’envergure avec attribution d’un titre à la clé, la présence de deux athlètes sur une même marche du podium ne contribue guère à la lisibilité des résultats. Bon, au-delà de ces considérations organisationnelles, considérons plutôt la dimension psychologique. En terminant main dans la main, le sportif renonce à l’esprit de compétition dans lequel il a pris le départ. Finir à deux, c’est accepter de ne pas se mesurer à tous les concurrents et de considérer son compagnon de route comme son alter ego, son parfait égal dans la performance du jour. Parce que, dans le fond, il y a presque toujours moyen de se départager. Même quand on est au bout de ses forces, on peut trouver en soi des ressources pour fournir un dernier effort et tenter de faire la différence. En un sens, le finish ex æquo consiste à refuser d’aller au bout de ses propres limites puisque l’on ne pousse pas son corps et son esprit dans ses ultimes retranchements. On renonce au profit d’autre chose que l’on considère plus gratifiant à ce moment-là : le partage. La démarche est émouvante car profondément humaine. Faut-il déplorer que certains préfèrent la communion et la compassion plutôt que la rivalité et la concurrence individuelle (voire individualiste) ? Les compétiteurs puristes diront qu’une course officielle n’est pas le lieu où ces valeurs humanistes doivent s’exprimer et que la présence d’un dossard et d’un classement justifie que le sportif reste concentré sur sa propre performance sans laisser de place à ses sentiments.

A titre personnel, j’ai tendance à avoir un avis partagé sur la question et à segmenter les compétitions. Il y a les courses sans enjeu réel qui permettent de laisser s’exprimer l’émotion et la volonté de partage. Et puis il y a les courses à enjeu, telles que les championnats fédéraux ou les épreuves de sélection, qui ne sauraient laisser la moindre place aux sentiments car chaque seconde compte et peut changer le cours d’une carrière. Ce raisonnement ne concerne toutefois que les athlètes de l’élite qui luttent pour les places d’honneur. Au sein du peloton, est-il utile de nourrir une soif compétitrice au détriment de valeurs humaines essentielles ? Je ne le crois pas. Et j’espère que la plupart des coureurs préfère franchir la ligne main dans la main avec un compagnon de route plutôt que le griller sans pitié à quelques mètres de l’arrivée.

Et vous, qu’en pensez-vous ? 

 

 

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La légende des chaussettes qui courent plus vite

L’air de rien, nous avons tous nos petites manies d’avant-course. Des habitudes qui prennent des allures de rituels. Le tout parfois teinté de superstition. Ce n’est pas que l’on croie qu’un porte-bonheur contribue à la performance, non… mais bon, dans le doute, mieux vaut quand même l’avoir avec soi !  😉 

Un sprinteur qui embrasse son pendentif avant de se placer dans les starting-blocks. Une marathonienne qui court toujours en compétition avec la même culotte. Un traileur qui emporte dans son sac un objet donné par son fils. Ou, dans une autre discipline sportive, des joueurs qui embrassent le crâne du gardien de but. Les exemples de grigris et autres rituels foisonnent dans l’univers du sport. Pourtant qui se vante d’avoir un objet « magique » ? On a tous un peu honte d’avouer que l’on nourrit un fond de superstition ou que l’on a besoin d’un doudou pour se rassurer. Et si les grigris contribuaient à la performance ?

Seb Chaigneau et sa visière fétiche. © Mouss Production

  

Un besoin : être rassuré

Mettons de côté tout jugement de valeur et considérons les grigris ou rituels avec curiosité. Pourquoi un sportif qui s’est entraîné et qui cherche à ne rien laisser au hasard s’en remet-il à un porte-bonheur au moment de la compétition ? Werner Muensterberger, un psychanalyste américain, estime que le bébé ne se distingue pas de sa mère avec laquelle il entretient une relation fusionnelle. Lorsqu’il se rend compte qu’elle peut disparaître en s’absentant, il éprouve une profonde angoisse qu’il compense en gardant près de lui un objet que l’on appelle communément doudou. Ainsi, à l’âge adulte, un grigri se voit doté du même pouvoir : il rassure l’adulte confronté à une situation angoissante. Pour Dominique Simoncini, « un parent cherche à rassurer l’enfant face à la nuit qui est remplie d’inconnu et de fantasmes. » En lui donnant un doudou, qui est une projection du père ou de la mère, il lui dit : tu n’es pas seul, je t’accompagne dans ce moment difficile. « Nous retrouvons cela chez l’athlète qui doit affronter l’inconnu de la compétition », poursuit Dominique Simoncini. « Son grigri répond au besoin de sécurité qui fait partie des besoins fondamentaux de chaque individu. »

Emporter avec soi un objet qui rappelle un moment heureux ou une personne aimée, c’est avoir à portée de main quelque chose de palpable qui, de manière kinesthésique (le fait de toucher le grigri) ou simplement mental (savoir que l’objet est sur soi), est indéniablement rassurant et peut même provoquer le comportement attendu : rebooster la motivation, traverser plus facilement un moment difficile, surmonter une phase de découragement ou d’envie d’abandon… « Le sentiment de sécurité se retrouve à deux niveaux chez l’athlète », analyse Dominique Simoncini. « D’une part, dans les routines précompétitives comme celle de Zinedine Zidane, évoquée dans une célèbre publicité, ou celle de Sébastien Chaigneau qui aligne tout son équipement par terre. D’autre part, on le trouve dans les grigris qui rappellent un vécu rassurant. Seb Chaigneau court toujours avec une visière, d’autres ont toujours le même Buff autour du poignet ou les mêmes manchons de compression aux mollets : ce sont leurs doudous, identifiables et physiques, qui renvoient à un moment positif et rassurant. » Ce lien entre un objet et un instant, un événement ou une personne, donc entre un objet et un état émotionnel, est désigné en psychologie par le terme d’ancrage. Pour François Castell, cet ancrage est omniprésent dans notre vie quotidienne et joue un rôle d’autant plus crucial en sport que les émotions y sont accrues, exacerbées par la fatigue et la baisse de vigilance. « Le cerveau est alors beaucoup plus vulnérable aux ancrages émotionnels. Le fait de systématiser un ancrage, d’en faire une habitude, permet d’orienter l’attention sur quelque chose de connu – une personne, un événement – lorsque l’on traverse une phase difficile en course ou que l’on éprouve une douleur physique », précise François Castell. En détournant le mental des difficultés de l’instant, on trouve de nouvelles ressources en soi pour continuer à avancer et surmonter la phase critique.

Pour Céline Lafaye, il est évident que courir avec quelques grigris se pare aussi de vertus affectives.


« Je suis une grande adepte des grigris et pas uniquement en course à pied. Cela a débuté avec mon travail de chercheur. J’avais pris l’habitude de placer devant mes expériences un petit grigri qui me rappelait un endroit ou un moment que j’aimais bien et qui m’avait permis de réaliser ce que je souhaitais. J’ai ensuite fait la même chose en course à pied. Par exemple, j’emporte en compétition un petit cerf que j’ai eu sur la bûche lors de mon dernier Noël avec ma mamie. C’est un peu comme si ma grand-mère m’apportait son énergie de là-haut. Je pense à elle et ça me motive encore plus. Si j’analyse ce « syndrome grigri », je peux dire que j’associe n’importe quel objet facilement transportable à une personne marquante pour moi, un lieu ou un événement qui me donnera de la force dans les moments difficiles de la course. C’est une façon de déstresser et d’avoir une aide extérieure dans ce sport individuel. » 


Pour Céline, porter sur elle des objets incarnant une personne aimée, c’est non seulement retourner inconsciemment à l’état d’enfance où le doudou chasse le stress, mais aussi courir accompagné. « L’athlète emporte avec lui la personne liée à l’objet. Parce qu’il veut emmener cette dernière au bout de la course, parce qu’il ne veut pas la décevoir, il modifie son comportement en réduisant sa latitude décisionnaire – en s’interdisant d’abandonner, par exemple – car il n’est plus seul à agir : il développe une spiritualité d’équipe », décrypte Dominique Simoncini.



« Croire que le doudou me porte chance, c’est pavlovien… mais ça fonctionne ! »


Stress vs chance

Si certains peuvent juger une telle pratique ridicule, il n’en demeure pas moins qu’elle a l’énorme avantage de fonctionner dès lors qu’on y adhère. « Croire que le doudou me porte chance, c’est pavlovien… mais ça fonctionne ! » s’exclame François Castell. Un objet fétiche est considéré comme un porte-bonheur et sa valeur n’est pas remise en cause par une mauvaise performance. Si l’on bat son record alors que l’on avait avec soi son grigri, le pouvoir de l’objet est confirmé, voire renforcé. En revanche, si l’on signe un chrono décevant, on ne remet pas en question le doudou, mais plutôt des éléments environnementaux (météo, parcours…). Avoir sur soi un grigri, c’est prendre le départ d’une course en étant persuadé de mettre la chance de son côté. Or, comme l’affirme Max Gunther (Le facteur chance, 1978), quand on est persuadé d’être né sous une bonne étoile, on se place d’emblée dans une posture favorable à la réussite. « La croyance en un objet génère une confiance accrue et une croyance en la réussite. Or cette croyance engendre une physiologie, autrement dit influence la sécrétion d’hormones et de neurotransmetteurs », indique François Castell. L’objet fétiche devient dès lors favorable à la performance puisqu’il place l’athlète dans de bonnes dispositions physiologiques et mentales. Le doudou n’est donc pas un porte-bonheur en lui-même, bien entendu, mais il crée chez le coureur les conditions propices au succès. « L’important n’est pas l’objet, mais ce que l’on en fait. Il faut associer l’objet à la ressource dont on a besoin : le doudou peut incarner la confiance, le calme, l’énergie… L’ancrage devient surpuissant ! » conclut François Castell.      

 

EN PRATIQUE
Gare à l’obsession et à la dépendance !
  • Avoir un objet fétiche ne doit jamais tourner à l’obsession, au risque de vous rendre trop dépendant de lui, voire de vous conduire à la contre-performance si son absence vous déstabilise.
  • Ayez des grigris, mais n’en abusez pas ! Changez-en de temps en temps ou adoptez-en plusieurs. Vous aurez ainsi tendance à donner moins de pouvoir à un objet en particulier.
  • Le conseil de François Castell : « Préférez la routine de performance à l’objet fétiche : un objet est immuable, non adaptable, alors qu’une routine (qui est un objet mental) est malléable et adaptable aux aléas rencontrés dans la réalité. »
  • Le conseil de Dominique Simoncini : « L’imagerie mentale est plus pratique à mettre en œuvre d’un point de vue pratique car elle peut intervenir à tout moment et plus on l’utilise, plus elle se renforce. De plus, elle a un effet relaxant, alors que le doudou n’apporte qu’une force temporaire liée au fait de le voir, l’entendre ou le toucher. »

 

PRÉCISION
Routine de performance ou superstition ?

Les préparateurs mentaux conseillent l’adoption de rituels ou d’une routine avant une compétition afin de mieux gérer le stress et d’entrer petit à petit dans une bulle de concentration. Pratiquer des rituels ou suivre une routine, c’est respecter volontairement une succession d’actions ou de pensées avant de réaliser une performance. La superstition est quant à elle une croyance en une dimension surnaturelle, magique, qui influence la vie quotidienne. La superstition en sport consiste donc à croire qu’un comportement bien précis (par exemple, embrasser un pendentif avant le départ) ou un objet fétiche (chaussettes, grigri, lunettes…) aurait le pouvoir d’influer sur la chance ou d’autres facteurs extérieurs à la performance.

Galerie
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Candice Bonnel : montagnarde dans l’âme

Le sourire dans la voix, la fraîcheur de la jeunesse. Candice Bonnel est une petite montagnarde dans l’âme qui a choisi d’arpenter les sentiers et les pistes plutôt que les rues de Paris. Il faut dire que cette jeune pousse du ski alpinisme et du trail a de qui tenir puisque son père n’est autre que Lionel Bonnel, ultratrailer habitué aux podiums.

© R. Blomme

Entre le béton et la nature, son cœur n’a pas balancé bien longtemps. Pour Candice Bonnel, le choix aurait pu être cornélien : la vie version citadine avec shopping et sorties à Paris ou version montagnarde avec ski et neige en Maurienne ? « Ma petite sœur et moi avons été éduquées dans les deux milieux, ma mère étant parisienne et mon père montagnard. C’était un bon équilibre. Nous avions donc les deux possibilités… et nous avons choisi d’être dans la montagne ! » explique la blondinette pétillante. Avec un papa féru de ski, rien d’étonnant à ce que Candice soit elle aussi contaminée par le virus de la glisse. D’abord en club, puis en ski études à Modane et à Moûtiers, elle abandonne pourtant sa passion. « Cela ne marchait pas bien à haut niveau pour moi. Et puis la mentalité du ski alpin ne me plaisait pas plus que ça. Alors j’ai arrêté et je suis rentrée au lycée en Maurienne. »

© R. Blomme

De l’or dans les gambettes

De retour dans sa vallée, la descendeuse ne tarde guère à avoir des fourmis dans les jambes. La compétition lui manque, alors elle s’inscrit à l’UAM, le club d’athlétisme local. Comme tous les coureurs formés en club, elle se frotte au cross-country, puis épingle bientôt des dossards sur des petits trails pour « éviter d’avoir à attendre trop longtemps pendant que mon père courait ses ultras. » Candice fait évidemment des étincelles sur les sentiers, digne héritière d’un papa coutumier des podiums les plus prestigieux. Mais, quitte à se lancer en montagne, autant profiter des cimes toute l’année ! Candice chausse donc les skis de rando dans le sillage de son père. « J’ai beaucoup aimé et ça a plutôt bien marché tout de suite », confie modestement la petite blonde. « Mon point fort, c’est la descente car je viens du ski alpin. Or c’est souvent le point faible des skieurs alpinistes. Et puis comme je m’entraîne en course à pied en montée, j’arrive à me débrouiller aussi dans les ascensions. » Une débrouille de haut vol puisque dès sa première saison hivernale, Candice intègre l’équipe de France jeune.

La diversité pour rester motivée

« J’adore la dimension saisonnière du ski alpi’ et du trail. Je n’ai pas le temps de me lasser de l’un ou de l’autre. A l’automne, je n’ai qu’une envie : rechausser les skis. A la fin de l’hiver, quand j’ai bien skié, je suis super contente de recommencer à courir. Ces deux sports se complètent bien. Si je ne faisais qu’un des deux, je ne suis pas sûre que j’arriverais à rester motivée toute l’année. » Comme un bonheur n’arrive jamais seul, Candice n’a pas seulement l’honneur de porter le maillot tricolore dès sa première saison de ski alpinisme : elle entre aussi dans le Team Buff Hoka Les Saisies, une écurie dédiée aux jeunes pousses du trail running. Grâce à un encadrement de qualité (avec notamment Pascal Balducci au coaching), Candice s’entraîne sérieusement. Et progresse. Tellement qu’elle signe une saison 2016 en or avec les titres de championne de France espoir de kilomètre vertical et de vice-championne de France espoir de trail court. « J’ai vécu des moments géniaux avec le team ! Je n’ai jamais pensé partir, mais j’ai dû reconsidérer ma position lorsque Salomon m’a contactée en fin de saison dernière… » Salomon, c’est un peu le graal pour un trailer. C’est la marque phare, celle qui sponsorise l’icône Kilian Jornet. Alors Candice n’a pas hésité bien longtemps.

Forte de ce nouveau sponsoring, la Mauriennaise est dopée à la motivation pour cette saison. Il y a eu les manches de coupe du monde de ski alpinisme, puis les championnats du monde de la discipline, sans oublier la mythique Pierra Menta qu’elle a couru en duo avec sa petite sœur, de deux ans sa cadette et franchement épatante sur la neige elle aussi, avec une belle 7e place à la clé.  « Le partage avec ma sœur et mon père est important. Ne pas être seul pour s’entraîner, ça change tout ! Ma sœur et moi, nous allons souvent en montagne ensemble. » Cet été, Candice s’alignera de nouveau au départ des championnats de France de kilomètre vertical et de trail court, puis elle réfléchira à sa fin de saison. « Je ferai des distances courtes dans tous les cas. Je souhaite me préserver et attendre quelques années avant de me lancer sur des distances plus longues. Je ne veux pas me blesser trop tôt. Mais je sais que je viendrai aux longues distances car ça me fait rêver : les parcours, les paysages, l’aventure… » Quand on vous dit que cette fille-là a la montagne dans la peau !

Candice Bonnel en bref

  • 22 ans
  • Titulaire d’un bachelor de l’INSEEC responsable commerciale, gestion et marketing. Etudiante en BTS Diététique (cursus à distance). Monitrice de ski à l’ESF de La Toussuire.
  • Vit à La Toussuire.
  • Palmarès TRAIL : championne de France espoir de KV 2016, vice-championne de France espoir de trail court 2016.
  • Palmarès SKI ALPINISME : 8e équipe féminine à la Pierra Menta 2015, championne de France espoir de vertical et de sprint 2016, 4e espoir aux championnats d’Europe.

 

 

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Dopage – Relaxe de Nicolas Bouvier-Gaz : enfin !

Début février, Spe15 lançait un pavé dans la mare en révélant un contrôle positif aux corticoïdes réalisé sur le Festival des Templiers 2016. L’information dévoilait l’identité de l’athlète concerné : Nicolas Bouvier-Gaz. Hier, l’athlète du team New Balance ouvrait un courrier libérateur : la FFA lui annonçait qu’il était relaxé. Interview du Pyrénéen.

 

Le team New Balance lors de son rassemblement mi-février. Une équipe soudée qui n’a jamais douté de l’intégrité de Nicolas Bouvier-Gaz.

Suite à la publication de ce test positif, toutes sortes d’informations ont circulé sur internet, notamment sur les réseaux sociaux. La mention d’un échantillon B a même été évoquée. Qu’en est-il exactement ?

Il n’était pas nécessaire que je demande l’analyse d’un échantillon B car je n’avais aucun doute sur le premier échantillon. Je savais où j’en étais. Je me suis donc contenté de renvoyer tous les justificatifs à la FFA.

Comment as-tu vécu cette période ? Les propos tenus sur les réseaux sociaux t’ont-ils touché ?

Habituellement, je ne suis pas très actif sur les réseaux sociaux. Mais là, j’ai décidé de l’être encore moins pour me protéger. Ma compagne et mes proches me parlaient un peu de ce qui se disait, mais en fait j’ai eu peu de retours sur ce qui circulait. Ce ne sont donc pas les réseaux sociaux qui m’ont miné, mais plutôt l’attente liée à la procédure. Il m’était très difficile de me projeter dans un futur proche et dans la saison. Tant que la décision fédérale n’était pas tombée, je ne pouvais pas planifier mes courses, réserver mes hébergements… La situation perturbait également mon entraînement car je ne pouvais pas m’empêcher de réfléchir. Or, pour être concentré sur son effort, il faut être mentalement serein. Hier, lorsque j’ai ouvert le courrier de la FFA et que j’ai appris ma relaxe, je n’ai pas complètement réalisé. Ce n’est qu’aujourd’hui que j’en prends conscience. J’ai l’impression d’être libéré d’un grand poids.

Comment tes sponsors et tes coéquipiers ont-ils réagi lorsque l’information liée à ce test a été publiée ?

Mon sponsor principal, New Balance, m’a soutenu dès le début. Le team manager, Jack Peyrard, a immédiatement répondu à Spe15. Jack me fait confiance, comme mes autres partenaires qui savent qui je suis et ne doutent pas de mon intégrité. Les coureurs du team m’ont eux aussi totalement soutenu. Je n’ai jamais été mis à l’écart. Beaucoup d’autres athlètes de niveau international, ainsi que des managers de team, m’ont envoyé des messages de soutien. Cela m’a beaucoup aidé à ne pas tenir compte de la méchanceté gratuite.

Quels sont tes projets pour la saison 2017 ?

Mon premier objectif sera Zegama, fin mai, au pays basque. Puis je participerai en juillet à la coupe du monde de skyrunning près de chez moi, dans les Pyrénées. Fin août, je prendrai le départ de la CCC. En revanche, la fin de ma saison n’est pas encore planifiée.

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Sans la tête, pas de jambes !

Les adages populaires, ce n’est pas franchement ma tasse de thé. Mais j’avoue que l’expression : « La tête et les jambes » ne m’a jamais semblé aussi pertinente que dimanche dernier, sur le trail de Mirmande. Oooh, les coups de moins bien, j’ai déjà connu et éprouvé leurs effets délétères sur l’entraînement. Sitôt que le moral s’enfouit au fond des chaussettes, on se sent moins vaillant, moins volontaire. Plus enclin à se laisser aller, à renoncer à une séance difficile ou à marcher dans une côte raide. Si ces périodes de creux psychologique concernent uniquement les phases de préparation, l’impact est certes sensible, mais pas dramatique. En revanche, si la tête n’est pas au rendez-vous le jour d’une compétition, c’est la cata’ totale en perspective.

La preuve par l’exemple : récit d’une course manquée

Histoire d’illustrer mon propos, je vous propose le récit de la galère que j’ai vécue dimanche dernier. Elle réunit un ensemble de paramètres qui permettent de mieux comprendre les ressorts de la performance (sachant que le mot performance ne désigne pas forcément le haut niveau, mais le fait d’aller chercher ses propres limites, quel que soit le niveau que l’on ait).

Depuis 6 ans, je suis une habituée du trail de Mirmande qui permet de lancer la saison dans une ambiance conviviale. Je me suis donc inscrite avec pour ambition, dans un recoin de l’esprit, de prendre ma revanche sur l’édition 2015 qui m’avait vue terminer deuxième. Autant dire que j’étais déterminée ! Mais c’était sans compter quelques facteurs perturbateurs. Bon, le stress d’avant-course, j’y suis (presque) habituée : quelle que soit l’épreuve, je me mets dans des états lamentables dès la veille, redoutant la souffrance à venir et angoissant à l’idée d’échouer. Même si je suis consciente de l’énergie folle que je perds à appréhender ainsi, j’ai appris à gérer cet état émotionnel (assez idiot, il faut le dire). Mais j’avais aussi à digérer deux semaines marquées par un deuil difficile et par un rythme de travail assez délirant. C’est donc avec le moral déjà émoussé que je m’équipais en ce dimanche matin ensoleillé.

Ensuite, ce fut un enchaînement de circonstances aggravantes : après un échauffement réduit à son strict minimum donc insuffisant (à peine 15 minutes de footing, la faute à mes bavardages amicaux), le départ rapide a forcément eu du mal à passer. Enfin, surtout la première montée où mes jambes ont gentiment hurlé. Une fille m’a alors dépassée. Une deuxième. Puis une troisième. Une quatrième s’est ensuite portée à ma hauteur. Je commençais à sérieusement douter, surtout que mes gambettes n’étaient vraiment pas au rendez-vous. Sur une jolie portion de sentier en sous-bois, plat mais en dévers, blam ! Je m’étalai de tout mon long ! Résultat : un genou et une cheville en vrac, une épaule mâchée et le dos en compote.

Quelques kilomètres plus loin, dans le charmant village de Marsanne, malgré notre concentration (l’organisateur nous avait conseillés d’être prudents à cet endroit, toujours délicat car régulièrement débalisé), nous voilà perdus en plein centre ville. La session jardinage cessait lorsque l’un des coureurs, fin connaisseur des lieux, nous indiquait la direction du ravitaillement. Là, franchement, j’étais prête à abandonner. Je me disais : « À la prochaine occasion, je lâche l’affaire. »

Je passais alors par tous les états. Le physique était au plus mal et le mental avait depuis longtemps pris le même chemin. Entre quelques sursauts de courage, j’éprouvais successivement le découragement, l’écœurement, la mésestime de moi-même, la colère, l’énervement, la tristesse… Les idées les plus variées s’entremêlaient et parfois les larmes ne demandaient qu’un battement de paupière pour franchir le bord de mes yeux. Le pire, c’est que cela n’avait rien à voir avec la course à pied, cette dernière n’étant finalement que le catalyseur d’un vaste chantier intérieur.

24 km au GPS. Courage, plus qu’une ou deux bornes. Finalement, j’aurais tenu jusqu’au bout… Surgit alors un ravitaillement, au détour d’un joli village. « Il y a eu un bug, vous avez encore 5 km ! » J’ai beaucoup d’estime et de respect pour les bénévoles. Mais là, honnêtement, j’aurais bien étripé la dame qui venait de nous lancer l’information. Mes compères changèrent de couleur, surtout lorsque le chemin se mit à se redresser et qu’il fallut grimper encore, encore, encore…

Ligne d’arrivée. 30 km au compteur au lieu des 25 prévus. Tout le côté gauche de mon corps meurtri par la chute. Et, dans ma tête, un mélange de déception (non, je n’avais pas pris ma revanche) et de bonheur (j’avais rallié l’arrivée malgré tout).

 

Le rôle majeur du mental 

Les spécialistes s’accordent sur la définition de la force mentale : elle est la force psychologique qui aide à gérer les exigences de l’activité sportive et à rester constant, déterminé, concentré, confiant. Un sportif mentalement fort croit en sa capacité à atteindre son potentiel maximal malgré les obstacles ou la pression liée à la compétition. Pour appréhender sereinement une compétition, l’athlète doit être capable de se concentrer totalement sur son objectif sportif en reléguant au second plan et provisoirement sa vie privée ou professionnelle. La maîtrise émotionnelle constitue l’un des facteurs clés de la performance. Pendant l’effort, des techniques de préparation mentale (hypnose, imagerie mentale, etc.) permettent de dépasser la souffrance et les moments difficiles afin de laisser le plein potentiel physique s’exprimer.

Si des éléments perturbateurs extérieurs à l’activité sportive interviennent (émotions, préoccupations privées, stress négatif…), l’athlète n’est plus concentré à 100 % sur son objectif. Il s’ensuit une perte d’énergie, voire des symptômes physiques : hypoglycémie réactionnelle, sudation, accélération du rythme cardiaque, troubles digestifs… L’état mental a donc un réel impact sur l’état physique du sportif.

Conclusion : pour courir vite, il faut décidément la tête et les jambes. Mais j’ajouterais volontiers un troisième paramètre qui peut faire une sacrée différence : le cœur.

Et vous, avez-vous déjà constaté ce lien étroit entre mental et physique ? Comment gérez-vous les coups de mou psychologiques ?

 

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Dans le rétro’ : rencontre avec Nicolas Martin

Dimanche, Nicolas Martin s’alignera au départ du Trail du Ventoux. Parrain de l’événement, il en est aussi le vainqueur sortant. Si garder son titre lui tient à cœur, il sait aussi que la concurrence sera rude sur cette épreuve où les prétendants à une sélection en équipe de France joueront des coudes. Quoiqu’il en soit, Nicolas a d’ores et déjà sa place pour les prochains championnats du monde, lui qui s’est lentement et intelligemment construit en tant qu’athlète de haut niveau. Depuis ses débuts en course à pied, l’Isérois n’a cessé de progresser. Jusqu’à décrocher l’argent aux championnats du monde fin octobre, sur les sentiers portugais. Je vous propose ici l’article rédigé après son exploit et récemment publié dans Jogging International. 

Il ne paie pas de mine avec son petit gabarit et sa discrétion naturelle. Lorsque je rencontre Nicolas pour la première fois, il est au bord d’un véritable chantier de cross-country dans la région grenobloise. Il fouille dans ses affaires, le maillot bleu ciel de notre club commun sur les épaules. Pour la licenciée de longue date que je suis, l’apparition de ce petit bonhomme qui vient de faire des étincelles sur l’épreuve boueuse m’interpelle. Qui est donc ce nouveau venu ? Les mois s’écoulent et le nom de Nicolas Martin résonne de plus en plus fréquemment dans les locaux du club. Et dans les médias spécialisés aussi. Cet enfant du Trièves gravit les échelons avec une passion, une abnégation et un professionnalisme qui forcent le respect.

© Lionel Montico

Du Trièves au Portugal

Professionnel, Nicolas l’est jusqu’au bout des baskets. Coaché par Patrick Bringer depuis 2010, il cultive la rigueur au quotidien et s’investit corps et âme dans sa pratique sportive. Pourtant le petit Nicolas n’a pas été élevé dans une famille férue de sport, mais plutôt à la campagne, dans le Trièves (Isère) entre l’équipe de foot locale et les sorties de chasse dans les bois aux côtés de son papa. « Je n’ai réellement commencé à courir qu’en 2004 en faisant quelques footings dans la semaine et des petites courses par-ci par-là », raconte le Beaufortain d’adoption. « En 2010, à 24 ans, j’ai pris conscience que les meilleurs avaient un sacré niveau et j’ai décidé de prendre un entraîneur pour progresser. » L’heureux élu n’est autre que Patrick Bringer, ex-triathlète, trailer de renom et coach de Thomas Lorblanchet, alors récent vainqueur des Templiers, une épreuve qui fait scintiller des étoiles dans les yeux de Nicolas. « A cette époque, je rêvais de porter le maillot de l’équipe de France. »

Le rêve est devenu réalité dès 2013 avec une première sélection en équipe nationale. Pour ses premiers pas sous la bannière tricolore, Nicolas décroche la 9e place aux mondiaux et la médaille d’argent par équipe. Celui qui trotte même sur les pentes les plus raides a bel et bien commencé son ascension vers les sommets de la discipline. Un an plus tard, il devient vice-champion de France de trail et de kilomètre vertical et remporte l’OCC. En 2015, il termine 7e individuel et premier par équipe aux championnats du monde avant de finir 3e de la CCC, sa première expérience en ultra, puis 2e du Grand Trail des Templiers. Le petit Nicolas est décidément devenu grand. Très grand. En 2016, il enchaîne les performances de haut vol : victoire sur le trail du Ventoux, 2e sur la très relevée Transvulcania, vainqueur du High Trail Vanoise, 11e des championnats d’Europe de course en montagne… et finalement vice-champion du monde en octobre dernier. « L’entraînement de Patrick se caractérise par un volume important, plus élevé que la moyenne des entraîneurs. Cependant il respecte le principe de progressivité qui permet d’optimiser le potentiel de l’athlète en respectant son intégrité physique », explique Nicolas. « L’une des clés pour éviter les blessures consiste à respecter un temps de récupération suffisant après les compétitions. Le trail est une discipline particulière en ce qu’il nécessite d’encaisser des périodes d’entraînement très dures auxquelles succèdent des phases plus cool qui permettent à l’organisme d’assimiler le travail et de se régénérer. Il faut laisser au corps le temps de s’adapter. » Saison après saison, les qualités de l’Isérois se sont améliorées, affinées, optimisées. Il n’a pas été question de brûler les étapes, mais bien de construire la performance. « Patrick n’hésite pas à faire l’impasse sur des courses importantes s’il estime que l’intégrité physique est en jeu. Je pense qu’il est essentiel de ne jamais négliger la santé, même s’il ne faut pas se voiler la face et admettre que s’entraîneur dur pousse le corps dans ses limites et n’est pas une démarche qui respecte la santé à 100 %. »

© Lionel Montico

Le gamin et le Dieu de la Borne

Surnommé affectueusement le « gamin » par son entraîneur, Nicolas n’est plus le petit jeune en manque d’expérience qui a tout à prouver. A la grâce d’un travail acharné au quotidien, placé avec humour sous l’égide du « Dieu de la Borne » (autrement dit le volume, toujours le volume !), il n’éprouve jamais de lassitude. S’entraîner deux fois par jour ? « Ce n’est pas un problème, sauf lorsque j’ai de grosses charges d’entraînement et qu’il faut retourner courir ou rouler malgré la fatigue. Contrairement à certains athlètes qui privilégient le plaisir, je m’astreins à des séances qui, souvent, ne sont pas drôles. Je pense qu’il faut mettre toutes les chances de son côté si l’on veut être performant. Mais il y a beaucoup de diversité dans mon entraînement : d’un jour à l’autre et au sein d’une même journée, je fais des activités différentes. Course à pied, vélo de route, home trainer, un peu de ski de fond en hiver… Je ne fais guère plus de 5 ou 6 fois la même séance dans l’année ! » Au bout du compte, ce ne sont pas moins de 20 à 25 heures d’entraînement hebdomadaires auxquelles s’adonne Nicolas, le plus souvent en solo mais régulièrement aussi avec des amis. « J’apprécie de m’entraîner avec du monde, y compris d’un niveau différent. Cela permet de faire des sorties cool, mais aussi d’être poussé sur des séances difficiles. » Ces mots me rappellent un footing partagé avec lui dans le Beaufortain : tandis que je soufflais comme un bœuf asthmatique dans une montée assassine, le petit bonhomme trottinait en parlant et en riant. Trailer de haut niveau, c’est vraiment un métier !

« Le trail peut être un job, mais il faut savoir qu’il reste peu rémunérateur par rapport à l’engagement qu’il demande. 25 heures d’entraînement par semaine, ce ne sont pas 25 heures dans un bureau. Une carrière dure très peu de temps et doit être gérée comme une mini-entreprise », estime Nicolas. « Il faut à la fois savoir communiquer et avoir des résultats. Aujourd’hui, trouver des sponsors matériels est assez facile. En revanche, décrocher des partenariats financiers se révèle compliqué. » Du coup, le pensionnaire de l’équipe de France travaille quatre mois et demi en hiver comme skiman aux Saisies. Non seulement pour gagner un peu d’argent, mais aussi pour la dimension sociale. « Je suis souvent seul à l’entraînement, alors ça fait du bien de côtoyer des gens, extérieurs au trail qui plus est. » Une vision qui incarne toute la sagesse et le réalisme d’un athlète qui sait prendre son temps. Prendre son temps pour progresser, mais aussi pour apprécier les paysages et les êtres qui l’entourent. Non, Nicolas n’est pas seulement un champion : il est aussi un « gamin » sacrément attachant.

© Lionel Montico

 

* Un problème de balisage et l’erreur de parcours de plusieurs coureurs ont engendré l’application de pénalités et donc le reclassement de plusieurs athlètes. Nicolas Martin, en tête, s’est vu contraint d’attendre son poursuivant, Sylvain Court, et de franchir avec lui la ligne d’arrivée. Il a été finalement rétrogradé à la deuxième place, Sylvain Court étant déclaré seul vainqueur. De nombreux débats ont suivi cet imbroglio qui a concerné les classements féminin et masculin.

 


  • Son spot préféré pour courir : les arêtes du Mont Coin et le lac d’Amour (Beaufortain).
  • Son meilleur souvenir de compétition : sa 2e place à la Transvulcania « car elle allie une réelle réussite sportive et une ambiance de folie à l’arrivée. »
  • La course qu’il n’a pas encore courue et qui le fait rêver :
  • Sa valeur phare : le travail et sa reconnaissance. « Dans le sport, le résultat ne dépend pas du copinage ou du réseau : il reflète le travail réalisé à l’entraînement. »
  • Sa phrase fétiche : « Etre aimé de tout le monde, c’est aussi être aimé de n’importe qui. »

 Un mot sur les mondiaux

« Je rêvais d’un podium aux championnats du monde et je me savais capable de le faire à condition de rester concentré et respectueux des adversaires. La course s’est déroulée telle que je le pensais. En franchissant la ligne d’arrivée, un immense bonheur m’a envahi. Un premier podium mondial est une grande satisfaction personnelle. Cette course a clôturé une saison régulière et réussie. Mais il me reste une marche à gravir. Ce sera l’un de mes objectifs pour les saisons à venir. »


 

Nicolas Martin en bref

Né le 29 juillet 1986
Habite à Villard-sur-Doron (73)
Entraîneur : Patrick Bringer (2010 – aujourd’hui)
Membre de l’équipe de France de trail depuis 2013
Palmarès :

  • 2016
    Vice-champion du monde, vainqueur du trail du Ventoux et du High Trail Vanoise, 2e de la Transvulcania, vice-champion de France de trail.
  • 2015
    7e des championnats du monde et champion du monde par équipe, 8e des championnats de France de course en montagne et champion de France par équipe, 3e de la CCC, 2e du Grand Trail des Templiers.
  • 2014
    Vice-champion de France de trail et de kilomètre vertical, champion de France par équipe de trail et de course en montagne, vainqueur de l’OCC.
  • 2013
    9e des championnats du monde et vice-champion du monde par équipe, 5e des championnats de France de trail et champion de France par équipe.
  • 2012
    3e des championnats de France de trail.