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Drayes du Vercors : le dossard spontané

A l’heure des courses hyper galvaudées qui exigent une planification de dingue (genre tu coches la date dans ton agenda en novembre pour une course prévue en août de l’année suivante), rien ne vaut une belle épreuve locale où il est encore possible de s’inscrire le matin même. Après avoir « subi » pendant des années le diktat des compétitions fédérales d’athlétisme qui ne laissent guère le choix (si ta meilleure amie se marie la veille de la finale nationale des interclubs, tu n’as plus qu’une solution : assister vite fait à la cérémonie religieuse puis sauter dans un train, sac de sport en bandoulière, avec ta robe de soirée et ton chignon tarabiscoté complètement incongrus dans la vie normale… authentique, je vous jure !), j’avoue que toute planification pluri-mensuelle me rebute. Mais il faut bien programmer une saison sportive et donc un entraînement digne de ce nom, alors je mets quelques croix dans le calendrier malgré tout.

Mais quel régal de tomber, un peu par hasard, sur l’annonce d’un trail tout proche de chez soi et de se dire, trois jours avant la course : « Tiens, et si j’y allais plutôt que m’entraîner toute seule samedi matin ? » Et si, en bonus, la course se déroule dans le fief d’amis qu’on n’a pas vus depuis trop longtemps, alors la pulsion est décuplée ! Me voilà donc inscrite sur les 26 km et 1600 m D+ des Drayes du Vercors, l’une des premières épreuves que j’aie couvertes à l’époque où j’œuvrais en tant que correspondante locale de presse pour Le Dauphiné Libéré (pouah, ça ne me rajeunit pas !).

Un site de course implanté au cœur du village de La Chapelle-en-Vercors, comme s’il s’était lové là pour couver les coureurs dans son écrin de maisons en pierres. Des chapiteaux, une arche de départ, un podium, un animateur et des concurrents : rien de plus simple et de plus banal, me direz-vous… et vous avez entièrement raison ! Mais les lieux dégagent une sérénité appréciable et un petit air festif qui rappelle les kermesses de mon enfance, lorsque la fin de l’année scolaire approchait et qu’on se retrouvait tous dans le parc municipal pour une journée de jeux et de spectacles.  Ces Drayes s’annoncent bien : sans même avoir fait la première foulée, elles ont déjà pour moi le goût de la madeleine de Proust…

Renaud Rouanet, qui n’est autre que le parrain de l’événement et un ami, explique au micro sa vision du parcours avec son délicieux accent méridional qui donne l’impression que l’on est déjà dans le Sud. Vu qu’il conseille de bien gérer la distance, les derniers kilomètres s’annonçant difficiles (surtout avec cette chaleur), je décide de partir mollo. La température est déjà élevée lorsque le petit peloton s’élance sur les chemins. On trotte, on papote un peu, on savoure les sous-bois plus frais et les singles joueurs. Deux ou trois filles me dépassent, mais je ne m’affole pas : Renaud a dit qu’il fallait en garder sous le pied, alors je m’économise !

Ce que l’on oublie souvent, c’est qu’un trail se gagne aussi en descente. C’est ce qui me sauve : je rattrape le retard pris dans la première ascension à la faveur d’une descente technique où je m’amuse comme une petite folle dans les lacets et les feuilles glissantes. La montée au Pas de l’Allier sera assez terrible avec ses 900 m D+ en pleine chaleur, ses caillasses et ses raidards. Heureusement, je fais équipe avec un concurrent et nous nous soutenons : quand l’un faiblit, l’autre l’encourage. Les paysages sont splendides : falaises calcaires, forêts, fond de vallée lointain, jeux de lumière dans les feuillages… Régulièrement, des bénévoles et des ravitaillements apportent réconfort et sourires. Même si mes jambes sont loin d’être au top de leur forme (il y a des moments où je maudis franchement les séances de la semaine !), je cours de bonheur. Même s’il fait chaud, même si mes mollets flirtent avec les crampes, même si je me prends un gros coup de flippe à trois kilomètres de l’arrivée (j’ai cru voir la deuxième fille à 200 mètres derrière moi donc je sors de ma posture « gestion » pour accélérer jusqu’au bout… alors qu’en réalité personne ne me poursuivait !), je savoure chaque foulée, chaque respiration, chaque rayon de soleil sur ma peau.

Au-delà de la victoire, je retiens surtout le partage sur et hors des sentiers, ces longs moments de complicité avec les amis, ces sourires donnés et reçus, ces rires d’enfants qui courent, cette simplicité et cette convivialité de l’organisation… Décidément, j’adore les dossards spontanés !

 

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Caroline Joguet : la cabrette du Beaufortain

Le soleil distille mille nuances de lumière. Parmi elles, le sourire de Caroline. Ce petit visage rosi par le grand air irradie une fraîcheur et une joie qui vous donnent du baume au cœur et illuminent votre journée. Chevrière à Arêches Beaufort, Caroline Joguet est aussi une experte en ski alpinisme et une traileuse passionnée. 

Toute petite, elle courait déjà dans les champs avec son frère. Dans ce Beaufortain aussi somptueux que rugueux, Caroline Joguet a grandi au milieu des vaches laitières élevées par ses parents et des chèvres de son oncle. Une vie à la Heidi au cœur des cimes alpines où les enfants ont l’habitude de jouer en pleine nature et pratiquer des sports de montagne. « J’aimais particulièrement les chèvres, alors j’ai commencé à ramener à la maison des cabris de l’élevage de mon oncle dès l’âge de 15 ans », se souvient Caroline. Passionnée par les animaux, l’adolescente passe un bac agricole tout en pratiquant le ski alpinisme à haut niveau. « Pendant deux ans, j’étais en équipe de France jeunes. J’ai ainsi couru en coupe du monde, mais lorsque mes résultats ne m’ont plu satisfaite, j’ai arrêté pour me consacrer à mon projet professionnel. » Tout entière absorbée par sa volonté de fonder son propre élevage caprin, Caroline se tourne alors vers le trail, plus facile à caser dans ses journées bien remplies.

L'été, Caroline sillonne son alpage avec son troupeau de chèvres.

L’été, Caroline sillonne son alpage avec son troupeau de chèvres.

Du sport, mais avant tout du plaisir

Si Caroline court et épingle régulièrement des dossards, elle le fait avant tout pour le plaisir et le partage. Très attachée à la mythique Pierra Menta d’hiver à laquelle elle participait l’hiver dernier avec Sophie Mollard, membre de l’équipe de France jeunes de ski alpinisme, Caroline s’adonne depuis quatre ans au trail avec Estelle Peretto, son amie d’enfance. « Nous nous connaissons depuis l’école maternelle. Nous habitions à deux kilomètres l’une de l’autre », confie Caroline. « Nous avons commencé à courir ensemble lorsque j’ai lâché le ski alpinisme et qu’Estelle a arrêté la compétition en ski alpin. Nous courons le plus souvent possible toutes les deux, à la fois à l’entraînement et en compétition. » Les deux filles ont la même passion de la montagne dans la peau, le même plaisir à pratiquer la course à pied et, surtout, le même attachement mutuel. Elles guettent ainsi le moindre trail en relais ou en duo et s’alignent au départ en toute décontraction, avant tout désireuses de s’amuser sur les sentiers. Début juillet 2016, elles participaient ainsi à la Pierra Menta d’été, épreuve technique de deux jours à courir en binôme. « N’ayant pas eu assez de temps pour m’entraîner, j’ai souffert sur cette course, mais nous en avons vraiment profité ! Notre problème, avec Estelle, c’est que nous ne sommes pas foncièrement compétitrices : nous aimons nous faire plaisir et rigoler. Nous nous en fichons un peu de nous faire doubler ! » s’exclame Caroline, amusée. « C’est dommage car nous sommes sûres qu’en étant plus sérieuses, nous pourrions être bien plus performantes. »

Le bonheur a un visage !

Le bonheur a un visage !

Alpine jusqu’au bout des ongles

Si la motivation de Caroline pour courir et skier reste intacte, elle est mise à rude épreuve. Le métier de chevrière dans le Beaufortain n’a rien d’une sinécure, surtout en été lorsqu’il faut grimper dans les alpages, faire les foins, traire les 90 biquettes et fabriquer le fromage ! « Mes parents m’aident, mais j’avoue que je m’entraîne très peu, faute de temps. J’essaie de me lever tôt pour aller courir un peu, mais c’est compliqué », regrette Caroline. Pendant la saison froide, l’activité ralentit un peu, mais les chèvres exigent des soins quotidiens tout au long de l’année. Même si son métier est aussi une passion, la jeune chevrière veille à garder un peu de temps pour elle. « On ne peut pas vivre comme les agriculteurs d’autrefois. Je ne compte pas mes heures de travail, mais je dois rendre mon exploitation rentable. » Détachée de ses préoccupations économiques le temps d’un footing ou d’une compétition, Caroline savoure sa chance de vivre dans ce berceau montagnard qui l’a vue naître et grandir. Et qui la voit aujourd’hui sourire et courir, habile comme un chamois en digne enfant des Alpes, sur ces prairies d’altitude où s’égaillent ses biquettes.

 

L’info en +

Caroline a récemment été élue Miss Agri 2017, concours organisé sur Facebook consistant à désigner la meilleure représentante du monde agricole. Une belle reconnaissance !

Caroline Joguet en bref

Age : 25 ans
Profession : chevrière
Vit à Arêches-Beaufort
Ex-membre de l’équipe de France jeunes de ski alpinisme
Traileuse
Spécialiste des courses en relais et en duo

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Engadin Ultraks : le somptueux petit frère du Matterhorn Ultraks !

Août 2014, Zermatt (Suisse). La silhouette du mythique Cervin m’avait littéralement envoûtée lorsque j’avais posé les baskets à Zermatt pour courir l’épreuve de 30 km et couvrir pour le magazine Zatopek un événement devenu légendaire en une poignée d’éditions : le Matterhorn Ultraks. Une organisation sans fausse note, une ambiance géniale et des paysages superbes : le cocktail était décidément savoureux sur les sentiers de la célèbre station suisse. Alors quand Michel Hodara, chef d’orchestre de cet événement, m’a contactée ce printemps, j’avoue que j’étais plutôt réceptive. Sa proposition ? Venir à Pontresina, à quelques kilomètres de St Moritz (toujours en Suisse) pour découvrir le dernier né de la famille Ultraks : l’Engadin Ultraks.

Samedi 4 juillet 2015, Pontresina. Près de 300 coureurs s’apprêtent à s’élancer sur les sentiers de l’Engadin sous un soleil radieux qui darde déjà ses rayons très chauds. Pour avoir repéré quelques portions du parcours la veille, je sais à quoi m’attendre : une première partie roulante de 8 km, puis une montée raide jusqu’à 2755 m, puis une longue descente jusqu’à St Moritz avant une deuxième montée de 400m D+ et une ultime descente jusqu’à Pontresina. 30 km et plus de 1700 m D+ au programme situés entre 1800 et 2755 m d’altitude.

_MG_4977« Fünf, vier, drei, zwei, ein… » Le décompte résonne solennellement avant de nous libérer dans les rues de Pontresina. L’allure est soutenue sans être trop élevée. Mes sensations sont plutôt bonnes, mais je sais qu’une ou deux filles me talonnent. Rapidement, l’une d’elles passe au petit trot (elle est engagée sur les 46 km) tandis que la seconde reste à ma hauteur. C’est alors qu’un malaise me retourne complètement. Nous sommes au 4e kilomètre et j’ai l’impression que je vais m’effondrer au sol, prise de vertige, de nausées et d’une drôle de sensation dans les jambes. L’idée d’abandonner fait plus que m’effleurer et je gamberge pendant de longues minutes avant de reprendre le dessus en me disant que le malaise va bien finir par s’estomper. Comme je lève un peu le pied pour laisser passer l’orage, je vois partir ma concurrente mais je m’efforce de la garder en point de mire. Je peste intérieurement contre mon manque d’habitude de l’altitude et j’imagine tout à coup l’enfer que doivent vivre ceux qui souffrent du mal des montagnes.

Au sentier bucolique dans la forêt succède une vue extraordinaire sur les glaciers. L’itinéraire rejoint un hôtel (1999 m) typique des montagnes suisses, puis il monte rudement en plein soleil. La chaleur est déjà très lourde alors qu’il est à peine 9 heures du matin. Je me sens toujours aussi mal, alors je bois, j’avale un gel et je me gorge des vues splendides sur les montagnes. Plusieurs filles me dépassent à vive allure. Mais comment font-elles pour aller si vite alors que l’on est si haut ?… La végétation se raréfie, laissant place à un environnement minéral. Face à nous, les glaciers resplendissent dans la lumière matinale. Nous atteignons enfin le point culminant du parcours et je retrouve le moral. Le ravitaillement, à 2700 m, me permet de boire longuement, de reprendre quelques forces morales auprès de mon assistance puis de me lancer dans la descente avec un objectif : rattraper la troisième qui n’est qu’à deux minutes devant moi et qui est, a priori, très éprouvée.

Le sentier en balcon est technique. J’adore et je m’amuse ! Les vues sur St Moritz et son chapelet de lacs verts et turquoise me remplissent de bonheur. D’ici, on a presque l’impression de voler au-dessus de ce paysage de carte postale. Les kilomètres défilent, je ne cesse de dépasser des coureurs. Puis je vois enfin ma rivale que je dépose sans me retourner. Elle ne me _I8P3547rattrapera jamais. Le passage à St Moritz marque le début d’une dernière partie de course placée sous le signe de la chaleur. La montée semble interminable malgré la beauté de la forêt. Je dépasse encore quelques coureurs, visiblement aussi rincés que moi par ces températures de folie. Puis je perçois la voix du speaker, encore lointaine… J’accélère dans l’ultime descente. Le dernier kilomètre me paraît infini tant j’ai chaud. Je n’ai plus d’eau. Je dois même marcher pour retrouver de l’énergie. Je sens que le coup de chaleur me guette… Mais l’arrivée est toute proche, alors je reprends un petit trot. Passer sous l’arche est plus qu’une joie, c’est une délivrance ! Je suis épuisée.

Fidèle à l’esprit de son aîné, l’Engadin Ultraks a tenu toutes ses promesses. Un savant mélange de paysages à couper le souffle, de professionnalisme dans l’organisation et de prestations soignées pour les coureurs fait de ce nouvel événement trail l’une des courses les plus belles que j’ai courues. Ceux qui aiment la haute montagne, ceux qui adorent éprouver ce sentiment de petitesse et d’humilité face à la nature, ceux qui savourent les organisations minutieuses doivent venir à l’Engadin Ultraks. Et riches d’images et d’émotions, ils ne résisteront pas à la tentation du Matterhorn Ultraks où la silhouette du Cervin impose toute sa magie.

Le site de l’événement : http://engadin.ultraks.com/en/