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Chamonix : ils sont fous, ces trailers (ou pas) !

Tandis que la neige s’invite un peu partout en montagne et que de nombreux trailers observent leur coupure annuelle, les regards se tournent déjà vers la saison 2018. Quelles courses cocher dans le calendrier ? Il y a celles qui se déroulent à côté de la maison, ces adorables épreuves « saucissons » qu’on adore pour leur simplicité et leur authenticité (et aussi, avouons-le, parce qu’on y gagne souvent des paniers garnis !). Et puis il y a celles qui font rêver, ces grandes épreuves devenues mythiques ou tellement galvaudées qu’il faut compter sur le hasard des tirages au sort pour espérer décrocher un dossard. Parmi ces compétitions hyper attractives, figurent celles qui appartiennent à la famille chamoniarde. Non, La Mecque de l’alpinisme ne se contente plus des crampons et piolets. Dans ses rues peuplées de montagnards et de touristes du monde entier, s’immiscent depuis quelques années des badauds armés de baskets et pipettes. 

L’impatience est palpable. Tous les regards sont tournés vers le chemin qui descend de la montagne. Là doit apparaître, dans quelques secondes à peine, l’icône mondiale du trail. Enfin ! La petite silhouette frêle dévale l’ultime pente et se précipite sur la ligne d’arrivée. Les regards pétillent, les sourires s’épanouissent sur les visages, les téléphones sont brandis à bout de bras. Kilian Jornet attire, fascine, émerveille. Sa présence efface tout le reste, y compris le somptueux Mont Blanc qui se dessine en toile de fond, jouant à cache-cache avec les nuages. A Chamonix, le trail est bien plus qu’un phénomène de mode. Il est devenu une véritable culture. « Ça a démarré avec des montagnards d’ici qui faisaient de la course à pied. Un jour, l’un d’eux a décidé d’organiser une course et c’est tout simplement parti comme ça », se souvient Jean-Claude Pillot Burnet, ancien guide de montagne et ancien président du club des sports de Chamonix.

 

Prémices d’une lame de fond

Pour sa première édition, le Cross du Mont Blanc n’attire pas des foules démesurées, loin de là. Parmi eux, se glisse Henri Agresti, un guide de haute montagne qui prend le départ pour une seule raison : accompagner sa femme, Isabelle, et leur fils, Blaise. « Courir n’a jamais été une activité que j’ai pratiquée pour elle-même, mais pendant des années la montagne s’est souvent transformée en véritable course », raconte-t-il. « Il fallait aller plus vite que le mauvais temps, se dépêcher de redescendre avant la nuit, passer le plus rapidement possible sur un autre versant… On courait pour vivre. » Malgré son manque d’appétence pour le running, Henri met le doigt dans l’engrenage : après avoir suivi sa femme en 1979, il ne rate pas une seule édition du Cross, enfilant ses baskets une fois par an pour ouvrir la saison avec cette course devenue incontournable pour lui – et qui l’est désormais aussi pour près de 8 000 trailers.

L’exemple d’Henri Agresti s’avère emblématique. En effet, Chamonix s’inscrit pleinement dans l’histoire de la course en montagne, apparue au sein des communautés d’alpinistes qui aimaient se défier sur des marches d’approches ou des ascensions techniques dans les Pyrénées ou les Alpes, en France, en Italie ou en Suisse. Chamonix n’a donc pas inventé le trail, mais elle a profité du dynamisme de son vivier de montagnards, de l’aura internationale du Mont Blanc et d’un terrain particulièrement propice à la discipline. Les acteurs touristiques du territoire ont d’ailleurs saisi la balle au bond en créant la « Vallée du Trail » en 2012, une offre destinée aux coureurs incluant un balisage dédié sur une vingtaine de parcours, des topos et des itinéraires de niveaux variés. Mais un tel projet ne peut voir le jour que si les sentiers sont suffisamment entretenus et gérés. « La gestion des sentiers n’est pas forcément mieux faite qu’ailleurs, mais elle existe probablement depuis plus longtemps. De plus, les guides, cartes ou articles de presse sur la randonnée du Tour du Mont Blanc ont été parmi les premiers à être publiés », évoque Thierry Ravanel, directeur du magasin éponyme installé en centre ville depuis 2003.

Médiatisation du TMB, qualité des itinéraires, variété des terrains et des paysages, pool de montagnards pratiquant la course à pied : il n’en fallait pas davantage pour que les organisateurs d’événements running s’appuient sur de solides bases et permettent au trail de se développer. « Ce qui nous a aidés aussi, c’est le fait que le trailer soit rarement uniquement coureur à pied », indique Catherine Poletti, directrice de l’UTMB®. « Il pratique souvent le ski, le ski de fond, la grande randonnée, l’alpinisme… Or la vallée de Chamonix lui offre toutes ces possibilités. »

L’effet « bosse magique »

« Il y a ce petit truc, à Chamonix, qui fait que chaque événement organisé rencontre son public. Dès que l’on parle de Chamonix et du Mont Blanc, les gens s’illuminent », affirme Jean-Claude Pillot Burnet. Indéniablement, la présence du plus haut sommet européen n’est pas étrangère à la fascination qu’exercent les lieux sur les sportifs et les touristes du monde entier. « Ce qui constitue la force du pays du Mont Blanc, c’est la diversité des ambiances », estime Catherine Poletti. « On passe assez rapidement de la ville de Chamonix à la nature sauvage, des villages habités aux grands espaces. Beaucoup de trailers de l’UTMB® disent qu’ils ont l’impression de voyager pendant la course. » Mais la quête d’évasion des concurrents n’est pas spécifique à Chamonix : si le trail connaît un tel essor un peu partout, c’est sans doute parce que nous éprouvons, en bons citadins que la vie moderne a coupé de leur environnement, le besoin d’un retour aux sources, d’une parenthèse éloignée du stress et de l’urbanité quotidiens. « Pour ceux qui vivent en ville, le trail est une expérience de nature, de vie et de survie », ajoute Henri Agresti. « Ils ne savent plus ce que c’est de boire dans un ruisseau et de passer une nuit dehors. »

Alors quand un organisateur propose une telle aventure, les candidats se bousculent au portillon. Surtout lorsque l’itinéraire est tracé sur les terres du Mont Blanc, cette « bosse magique », comme aime l’appeler Thierry Ravanel. D’ailleurs, la boutique de ce sportif passionné ne désemplit pas pendant les trois mois d’été, période à laquelle il réalise un tiers de son chiffre d’affaires annuel. « Le Mont Blanc attire, c’est incontestable, mais il ne peut pas faire le boulot à notre place. Il ne faut pas s’endormir, il faut rester actif et novateur », estime le commerçant. Or, force est de constater qu’entre la première édition du Cross en 1979, la création de l’UTMB® en 2003, l’introduction de nouveaux formats tels que kilomètre vertical et course en duo, la présence de structures organisatrices aussi bien associatives qu’entrepreneuriales, Chamonix apparaît comme le laboratoire de la course à pied en montagne. Et si l’une des recettes chamoniardes fonctionne, il est fort à parier qu’elle essaimera rapidement ailleurs, loin de la silhouette du Mont Blanc.

Du rififi dans l’éprouvette

Si organisateurs, commerçants, acteurs du tourisme et élus affichent un sourire satisfait lorsqu’ils évoquent le développement du trail sur le territoire chamoniard (bon nombre d’entre eux étant d’ailleurs eux-mêmes pratiquants, voire finishers de certaines épreuves locales), quelques bémols résonnent ici et là. Il y a d’abord la dérive mercantile qui accompagne très classiquement un loisir devenu populaire, comme l’évoque Thierry Ravanel : « Alors que nous étions les premiers à créer une boutique centrée sur le trail en 2003, l’offre est désormais très large à Chamonix. On est tombé dans le même engouement et la même bêtise que le ski alpin. » En effet, les rues de la ville ont vu fleurir les boutiques des grandes marques (The North Face, Columbia, Quechua…) tandis que les magasins de sport réorientaient leur stratégie en introduisant et élargissant leurs rayons de trail running. Face à l’appétissant gâteau que constitue la course à pied, tout le monde cherche à en grappiller une part. Normal… et après tout, pourquoi pas si le marché le permet ?

Mais la prégnance des enjeux économiques traduit aussi une réalité : participer à un trail, c’est non seulement acheter son dossard, mais aussi payer son hébergement, sa restauration et son matériel de course. Au final, courir représente un investissement conséquent – et plus encore à Chamonix où le coût de la vie est élevé. « Je pense qu’il faut faire attention à ne pas trop imposer de matériel coûteux aux concurrents. Le prix d’une veste peut monter jusqu’à 500 euros. Ne perdons pas l’essence de l’esprit montagne », confie Henri Agresti. Le risque tient en donc en deux mots : trail business. Certes, personne n’impose à un coureur de s’inscrire à une course : chacun reste libre de ses choix, y compris de prendre part à un événement si galvaudé qu’il faut accepter le jeu du tirage au sort et de la liste d’attente. Mais la renommée et la popularité d’une épreuve attirent indéniablement, tout comme la présence de champions qui trouvent à Chamonix un terrain d’entraînement idéal : dénivelées conséquentes, altitude, infrastructures ou encore diversité des disciplines sportives offrent des conditions optimales de préparation. Or ces champions font briller des étoiles dans les yeux des participants qui s’identifient et rêvent de leurs exploits. Courir sur les mêmes sentiers que Kilian Jornet, François d’Haene ou Caroline Chaverot, c’est se sentir l’âme d’un héros capable d’évoluer dans le sillage des plus grands. C’est partager avec eux le même émerveillement face aux paysages somptueux. C’est aussi vivre en direct leurs prouesses largement diffusées sur les réseaux sociaux, parfois au grand dam des montagnards.

Car tout le monde ne s’appelle pas Kilian. Tout le monde ne peut pas monter au sommet du Mont Blanc en short et baskets, taper un sprint sur une crête hyper-aérienne ou descendre un pierrier comme un chamois suicidaire. Mais les images circulent sur le web. Vite, très vite. Et le coureur lambda se sent tout-à-coup pousser des ailes : si certains le font avec autant de facilité, pourquoi pas lui ? « Avant même l’apparition du trail, des gens se baladaient déjà en baskets sur les glaciers en pensant que tout le monde pouvait le faire », relativise Catherine Poletti. « Le trail, en tant que nouvelle activité, engendre forcément des critiques, mais aussi des prises de risques inconsidérées. Certains ne se rendent pas compte de ce qu’ils font. » Incarnation de la liberté, le trail est accessible à tous. Nul besoin de technique poussée pour le pratiquer, contrairement à l’alpinisme ou à l’escalade. « Nous avons un énorme travail à accomplir pour faire prendre conscience aux trailers qu’ils doivent être responsables, qu’ils ne doivent pas partir en montagne sans rien dans leur sac et qu’ils ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent. Ils font prendre des risques aux services de secours. » C’est aussi parce que les accidents sont monnaie courante à Chamonix que les guides et montagnards s’offusquent de la banalisation des sorties en haute montagne. L’ancien président du club des sports regrette cette course à l’exploit qui anime de plus en plus de trailers : « On est loin de la pratique traditionnelle. Autrefois, on faisait de la course à pied pour regarder les rhododendrons et les bouquetins… La recherche de l’exploit fait que cela devient dangereux. On fait vite, on ne prend plus le temps, on vise le record. »

Heureusement, ce constat ne concerne pas la totalité des trailers. Ils sont encore nombreux à cultiver l’émerveillement, l’humanisme, la solidarité et le goût simple du défi que nourrissaient les coureurs de montagne d’autrefois. Les pelotons comptent encore pléthore de passionnés, avides de vivre eux aussi cette folie chamoniarde du trail qui étonne forcément et qui prend irrésistiblement aux tripes lorsqu’elle s’exprime dans toute sa splendeur au départ d’une épreuve. « Le phénomène du trail, sur le terrain, est merveilleux, » conclut Henri Agresti, le regard tourné vers le sommet du Mont Blanc. « Pour de nombreux coureurs, venir ici, c’est comme aller à l’Everest. »

 

Article publié dans Trails Endurance Magazine – septembre 2017

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